Né à Versailles le 23 août 1754, il était
le second fils de Louis, dauphin de France, et de Marie-Josèphe
de Saxe. Il reçut en naissant le titre de duc de Berry.
Son âme franche et sans déguisement s'ouvrit de
bonne heure à tous les sentiments vertueux, et son esprit
droit et sérieux à toutes les connaissances utiles.
Mais la fermeté et une juste confiance en lui-même
manquèrent à son caractère, et ce défaut
rendit inutile ou funeste tout ce qu'il avait reçu ou
acquis pour sa gloire et pour le bonheur de ses peuples. Son
éducation fut celle des rois dont les instituteurs oubliaient
trop souvent que la même doctrine qui leur enseigne à
modérer leur pouvoir, leur commande surtout de le maintenir.
En 1765 il perdit son père, qui laissait tant de regrets,
et bientôt après sa mère qui ne put survivre
à son époux. La douleur du jeune prince fut extrême
: il refusa longtemps de sortir ; et lorsqu'en traversant les
appartements il entendit
Louis XVI (1774-1792) dire pour la première fois : «
Place à Monsieur le dauphin », des pleurs inondèrent
son visage et il s'évanouit.
Le premier événement de sa vie fut son mariage
avec la fille de l'immortelle Marie-Thérèse, Marie-Antoinette
d'Autriche, qui devait partager son trône et ses malheurs.
Les fêtes données à l'occasion de ce mariage
(16 mai 1770), mal ordonnées par la police, coûtèrent
la vie à un grand nombre de spectateurs ; triste présage
du sort qui attendait ces époux infortunés. Bientôt
la mort de Louis XV (10 mai 1774) lui imposa un fardeau qu'il
n'accepta qu'en tremblant. La faveur publique s'attache d'ordinaire
aux jeunes rois : Louis XVI, âgé de vingt ans,
la méritait à bien d'autres titres, et il en reçut
à son avènement au trône les témoignages
les moins équivoques.
Son premier soin avait été d'appeler au ministère
M. de Machault, digne de cet honneur et capable de diriger la
jeunesse du monarque dans les circonstances difficiles où
se trouvait l'État. Une intrigue de cour l'écarta
et mit à sa place le comte de Maurepas, courtisan profond
dans l'art de l'intrigue, superficiel dans tout le reste, et
dont le grand âge n'avait pu guérir l'incurable
frivolité. Trop vieux pour un roi de vingt ans, et qui
avait besoin d'être enhardi, il intimida sa jeunesse sans
guider son inexpérience.
Louis XVI avait de la bonté dans le cur, mais
quelque rudesse dans les manières ; et ses premiers mouvements
contre tout ce qui s'écartait de l'ordre, se ressentaient
de la franchise de son caractère et de l'austérité
de ses vertus. M. de Maurepas qui se jouait des choses les plus
sérieuses et voyait tout avec indifférence, adoucit
beaucoup trop cette disposition qui ressemble quelquefois à
de la force de caractère, et peut du moins en dissimuler
l'excessive débonnaireté. Dès lors Louis
XVI n'agit que sous l'inspiration de ses ministres ; il appela
successivement ceux que lui désignaient d'une part Maurepas,
et de l'autre, une prétendue opinion publique, que l'intrigue
et les intérêts personnels font parler à
leur gré, et qui malheureusement est la seule que les
rois soient condamnés à entendre.
Ce furent : Turgot, partisan fanatique de cette politique matérialiste,
qui ne voit dans le gouvernement des peuples que de l'argent,
du commerce, du blé et des impôts, fier de se croire
le chef d'une secte dont il n'était que l'instrument
; Malesherbes, ami de Turgot, qui avait à la fois des
vertus antiques et des opinions nouvelles ; Saint-Germain, élevé
dans les minuties de la tactique allemande qui détruisit
le plus ferme rempart de la royauté, la maison du roi,
dont la bravoure et l'incorruptible fidélité ne
pouvaient racheter aux yeux des faiseurs militaires ce qui lui
manquait en précision dans les manuvres et en rigidité
dans la discipline ; Necker enfin, banquier protestant et Genevois,
et à ce double titre, imbu de cette politique rétrécie
qui veut régler un royaume sur le système dune
petite démocratie et les finances d'un grand État
comme les registres d'une maison de banque ; qui s'irrite contre
toute distinction autre que celle de la fortune, et ne voit
dans le dépositaire du pouvoir monarchique que le président
d'une assemblée délibérante, ou le chef
d'une association commerciale, révocable au gré
des actionnaires.
Aucun de ces hommes ne comprenait la monarchie française,
et il eût suffi de l'un d'eux pour la renverser. Louis
XVI, naturellement porté à l'économie,
commença son règne par des retranchements sur
ses dépenses ; réductions qui honorent la modération
d'un souverain quand elles ne coûtent à la royauté
aucun sacrifice sur ses droits et sa dignité. Il remit
au peuple le droit de joyeux avènement ; il établit
pour Paris le mont de piété et la caisse d'escompte
; il fit cesser les craintes d'une banqueroute en assurant le
payement des rentes sur l'hôtel de ville ; il abolit les
corvées, qu'il convertit en impôt pécuniaire,
et il abolit aussi dans la Franche-Comté un reste de
servitude territoriale, dont n'avaient peut-être jamais
entendu parier ceux qui firent de cet affranchissement un texte
aux plus emphatiques éloges ; il supprima la torture,
ou question judiciaire avant la condamnation à mort,
sévérité à peu près tombée
en désuétude, mais dont la menace importunait
les conspirateurs.
Louis XVI rendit plus tard aux protestants la plénitude
des droits civils (1787), en imprimant à leurs mariages
un caractère légal : bienfait immense, n'eût-il
été qu'un acte de justice, et trop mal reconnu.
Enfin, il essaya des administrations provinciales, formées
par Necker dans des vues et sur un plan assez peu monarchiques.
Cette nouveauté était d'une extrême conséquence
: avec l'esprit qui régnait alors, c'était faire
un changement de front sous le feu de l'ennemi.
Louis XVI, en montant sur le trône, avait rappelé
les compagnies de magistrature, remplacées sous son prédécesseur
par des juges sans dignité et sans influence politique.
La cour, qui depuis longtemps croyait gouverner toute seule,
quand elle ne faisait qu'administrer, oubliait que la France
n'avait jamais été et même ne pouvait dans
les temps difficiles être régie que par l'autorité
de la justice, qui rendait la royauté présente
aux peuples dans toute sa force et sa majesté. Renfermés,
sous les rois forts et les règnes tranquilles, dans les
fonctions modestes de la justice distributive, ces grands corps
en sortaient par nécessité sous les règnes
faibles et dans les temps orageux, pour exercer à la
place du roi un pouvoir qui, échappé de ses mains,
serait tombé dans celles d'un ministre ou d'un favori.
Sous les rois forts comme sous les rois faibles, instruments
des uns ou appui des autres, ils avaient fait la royauté
dépendante des lois et indépendante des sujets,
et rendu la législation imposante, l'obéissance
honorable : puissants à servir le pouvoir, ou à
le suppléer, incapables de l'usurper eux-mêmes,
et opposant à toute autre usurpation un obstacle insurmontable
: tels avaient été jusqu'à ces derniers
temps les parlements de France, heureux tempérament d'aristocratie
et de démocratie, confondus dans une magistrature véritablement
royale et qui, seule en Europe, avait donné à
la haute police, à la police des révolutions,
ces formes augustes et solennelles qui dans l'exercice de l'autorité
ne laissaient voir que la justice, et dans l'emploi de la force
qu'un jugement.
Le premier événement politique du règne
de Louis XVI fut la guerre d'Amérique, guerre que repoussait
le cur droit du monarque. Mais on fit parler l'opinion
publique, surtout celle de la capitale, avide de nouveautés
et d'émotions ; et la guerre fut décidée.
Ce fut une grande faute : il eût fallu laisser l'Angleterre
s'épuiser sans soumettre les colonies, ou les épuiser
pour les soumettre. Dès lors, il s'élevait entre
les deux peuples une haine irréconciliable, que les Anglais
tournèrent contre nous, et dont l'équivoque amitié
des Américains ne pouvait empêcher ou compenser
les effets. Nous fûmes heureux dans cette guerre comme
auxiliaires : l'Amérique fut affranchie du joug des Anglais
; mais notre marine et celle de l'Espagne, notre alliée,
essuyèrent de grandes pertes.
Le vent de liberté et d'égalité démocratique
se communiqua à nos jeunes guerriers ; et nous la répandîmes
dans toute l'Europe, qui ne fut pas assez alarmée d'une
révolte contre le pouvoir légitime, soutenue à
force ouverte par un pouvoir légitime, qui avait eu l'imprudence
de dire dans une de ses déclarations : « Les Américains
sont devenus libres du jour où ils ont déclaré
leur indépendance. » Cependant cette guerre releva,
aux yeux de l'Europe, l'honneur de notre pavillon : nous combattîmes
souvent avec avantage ; et quand nous succombâmes, ce
fut toujours avec gloire. Malgré de nombreux échecs,
nos forces navales étaient sur un pied respectable à
la paix de 1783 ; et peu d'années après, en 1789,
elles étaient tout à fait rétablies, et
l'on pouvait les comparer à leur état le plus
florissant sous Louis XIV.
Après la guerre d'Amérique, la France fut près
d'en entreprendre une autre du même genre, en soutenant
les patriotes hollandais contre la Prusse et contre leur souverain.
Louis XVI avait eu en 1781 son premier fils, et cet événement
avait été célébré dans tout
le royaume avec beaucoup de joie et de solennité. A Paris,
la ville donna un banquet auquel le roi assista avec sa famille.
Tous les vux des Parisiens furent comblés, et l'ivresse
de la joie publique fut excessive. C'était le 21 janvier
1782 : onze ans plus tard et le même jour, Louis fut conduit
à l'échafaud dans la même ville !
La guerre d'Amérique avait épuisé nos
finances, que Necker soutenait à force d'emprunts : il
fallait rétablir l'équilibre depuis longtemps
dérangé entre les recettes et les dépenses.
Les notables furent appelés par Calonne, nouveau ministre
des finances, pas plus homme d'Etat que Necker, mais plus homme
de cour. Une assemblée de notables se trouvait dans notre
histoire plutôt que dans notre constitution ; et ce qui
pouvait arriver de plus heureux pour la France, quand elle cherchait
des remèdes hors de ses lois, c'était qu'ils fussent
inutiles.
Les notables proposèrent quelques projets salutaires,
mais ils hasardèrent des opinions dangereuses ; et telle
était la disposition des esprits, que les opinions furent
plus remarquées que les projets. Les notables délibérèrent
sans pouvoir conclure, ce qui est toujours dangereux de la part
d'une assemblée publique ; et il n'en resta qu'une dispute
sur les finances entre Necker et Calonne, à la fin inintelligible
pour le public, et peut-être pour eux-mêmes. Le
cardinal de Brienne, bel esprit sans vues et sans fermeté,
pris au dépourvu pour être ministre, proposa l'impôt
du timbre.
Le parlement refusa l'enregistrement, et se déclara
incompétent pour ajouter à des impôts, déjà
trop onéreux, un impôt nouveau et inusité.
C'était demander les états généraux.
Ces grandes convocations avaient toujours paru un dernier remède
à des maux désespérés, moins par
le soulagement que les peuples en obtenaient que par celui qu'ils
en espéraient ; car les peuples souffrent bien plus des
maux qu'ils craignent que de ceux qu'ils éprouvent. Ainsi,
de même que la nature veille à la conservation
de son ouvrage, la France, qui avait déjà tant
de moyens de force, s'était ménagé dans
ses états généraux, comme l'Église
dans ses conciles, un moyen de perpétuité.
Ces grandes assemblées légales, mais heureusement
rares et jamais périodiques, visitaient de loin en loin
les fondements de la société pour arrêter
et réparer l'influence destructive du temps et des hommes,
et empêcher les fautes de l'administration de devenir
des plaies à la constitution. Tel était l'objet
de ces convocations solennelles, mal représentées
par des historiens qui leur ont demandé compte du bien
qu'elles n'étaient pas destinées à faire,
et n'ont pas assez considéré les maux qu'elles
étaient appelées à prévenir. Avec
la succession masculine, elles ont peut-être été
la principale cause de la stabilité de la France et de
la permanence de ses lois.
En un mot, les états généraux étaient
le corps de réserve destiné à venir au
secours de la société dans les extrêmes
dangers et les besoins extraordinaires, comme la captivité
d'un roi, les disputes sur la succession au trône, ou
même sa vacance ; et l'histoire en fournit des exemples
; ainsi tout était prévu dans cette constitution
si méconnue, et même ce qu'on ne peut pas prévoir.
Mais le parlement de Paris avait demandé les états
généraux et non l'assemblée nationale,
et moins encore l'assemblée constituante. Dès
le premier pas, ses intentions et celles de la nation furent
trompées. Les notables furent appelés une seconde
fois pour déterminer le forme de cette grande convocation
; et le ministre invita tous les écrivains à donner
leur avis.
C'était là une bien dangereuse ineptie. Tout
à cet égard était réglé depuis
longtemps par la sagesse de nos pères qui, ne s'embarrassant
pas dans des minuties de nombre total ou respectif, ou de costumes
et d'étiquettes, dessinant à grands traits ces
majestueuses assemblées, n'y avaient jamais vu que trois
ordres, comptant chacun pour une voix, quel que fût le
nombre de ses membres, et délibérant à
part dans la plénitude de leur liberté et de leur
égalité constitutionnelles. Si l'on s'en fût
tenu à cette antique et sage simplicité, il est
permis de croire, vu la disposition des esprits et le progrès
des connaissances en administration, que les états généraux
auraient fait un grand bien, ou n'auraient produit aucun mal.
Le parlement de Paris, les princes du sang, dans leur prophétique
mémoire au roi, insistèrent pour qu'on suivît
les formes usitées aux derniers états généraux
de 1614. Mais l'engouement des nouveautés, la vanité
de Necker revenu au ministère, l'ignorance des beaux
esprits, les intrigues des factieux, en ordonnèrent autrement.
Le tiers état fut nommé en nombre double de chacun
des deux autres ordres ; mesure inutile, si l'on devait délibérer
par ordre, mortelle, si l'on délibérait par tête.
Cette question fondamentale, objet de toutes les espérances
des factieux, de toutes les craintes des gens de bien, et sur
laquelle reposaient les plus grands intérêts de
la monarchie, fut la première agitée dans cette
assemblée des états généraux, qui
se réunit à Versailles le 5 mai 1789. L'autorité
la plus respectable, celle des vux exprimés par
la généralité des cahiers, derniers soupirs
de l'esprit public en France, ne fut pas même écoutée
par ces hommes qui se vantaient de ne rien faire que pour les
intérêts et par la volonté de la nation.
Le tiers état, loin d'être touché du sacrifice
que firent les deux premiers ordres en offrant de concourir
aux charges publiques, les somma audacieusement de se réunir
à lui, et sur leur refus il se déclara constitué
en assemblée nationale.
Ce fut en vain que la noblesse et le clergé réclamèrent
et protestèrent contre des actes aussi contraires aux
bases de l'ancienne monarchie, et que le roi, après avoir
ordonné la délibération par ordre, fit
suspendre les séances et fermer les portes de l'assemblée
du tiers. On donna pour prétexte à cette mesure
la nécessité de préparer la salle pour
la tenue d'une séance royale qui devait avoir lieu le
22 juin, et qui fut renvoyée au 23. Les députés
de cet ordre se réunirent dans la salle du Jeu de Paume,
et ils y prêtèrent entre eux le serment de ne pas
se séparer avant d'avoir achevé la constitution
et la régénération publiques.
Quatre jours plus tard, le roi convoqua tous les ordres pour
une séance royale à laquelle il se rendit. Après
les avoir conjurés de mettre fin à leurs divisions,
et de s'entendre pour accepter ses bienfaits, il leur déclara
que, s'ils ne voulaient pas concourir à ses projets,
il ferait seul le bien de ses peuples et se considérerait
seul comme leur représentant. Il leur fit ensuite lire
une déclaration par laquelle il faisait aux circonstances
des concessions et des sacrifices, tels que dans tout autre
temps les vux des plus ardents révolutionnaires
en eussent été comblés.
Par cette déclaration royale, aucun impôt ni emprunt
ne devait être établi sans le consentement des
états généraux ; le compte des revenus
et des dépenses de l'Etat devait être publié
chaque année ; la dette publique était garantie
; les contributions étaient réparties également
entre les trois ordres ; la taille, les corvées et les
droits de franc fief et de mainmorte abolis, la liberté
de la presse reconnue, la milice, la gabelle et les aides réformées
ou adoucies ; enfin le roi donnait sa promesse de ne rien changer
à de telles dispositions sans le consentement des trois
ordres.
Le monarque termina en ordonnant à tous les députés
de se séparer et de se rendre le lendemain dans leurs
chambres respectives, ce qui ne fut exécuté que
par la noblesse et le clergé. Le tiers continua de délibérer
malgré l'injonction positive de sortir de la salle de
ses séances que le roi lui fit réitérer
par M. de Brézé. Plusieurs orateurs s'y livrèrent
aux déclamations les plus violentes contre l'autorité
royale, et ils rejetèrent avec dédain toutes les
concessions du monarque.
Pendant ce temps, la majorité des deux premiers ordres
décidait qu'elle resterait soumise à ses mandats,
aux lois de la monarchie et à la volonté du roi
; mais les membres de chaque minorité se rendaient successivement
dans la salle du tiers. Alarmé de ces défections,
et craignant une sédition générale, Louis
XVI invita et pressa même la majorité des deux
premiers ordres de se réunir au troisième. Lorsque
le duc de Luxembourg lui fit, au nom de la chambre de la noblesse,
des objections contre la réunion, ce prince répondit
: « Toutes mes réflexions sont faites ; dites à
la noblesse que je la prie de se réunir : si ce n'est
pas assez de ma prière, je le lui ordonne. Quant à
moi. je suis décidé à tous les sacrifices.
A Dieu ne plaise qu'un seul homme périsse jamais pour
ma querelle ! »
Un sentiment aussi louable en apparence fut la règle
de sa conduite pendant toute sa vie, et il fut aussi la cause
de ses malheurs. Ainsi, les trois ordres se réunirent,
ou plutôt ils furent confondus, et ils quittèrent
le nom d'états généraux pour prendre celui
d'assemblée nationale et constituante. Dès ce
moment, l'antique monarchie française fut détruite,
la révolution consommée, et tout ce qu'elle devait
enfanter n'en fut que la conséquence inévitable.
L'assemblée fut divisée et subdivisée en
partis qui ne suivirent point du tout la distinction des ordres.
Des nobles se réunirent à la majorité du
tiers ; beaucoup de membres du tiers se réunirent à
la majorité de la noblesse ; le clergé, qui tenait
aux uns et aux autres, se partagea entre eux. Quelques membres,
pris dans tous les ordres, essayèrent de rester au milieu,
appelant modération et conviction, ce que d'autres nommaient
faiblesse et irrésolution. Les divisions s'envenimèrent
et devinrent des haines, les opinions combattues devinrent des
passions, les erreurs impatientes du succès enfantèrent
des crimes.
Le temps était venu où la France devait, pour
l'instruction de l'Europe, expier un siècle de doctrines
impies et séditieuses, tolérées ou même
secrètement encouragées par la frivolité
des cours et la corruption des grandes cités. Le malheureux
roi n'avait pas entièrement échappé à
leur influence ; trompé par ses propres vertus, il n'avait
vu dans les déclamations des philosophes qu'un tendre
intérêt pour la cause des peuples et que l'horreur
de l'oppression ; et sa belle âme s'était ouverte
à de chimériques espérances.
Peut-être aussi que, secrètement irrité
de quelques résistances de la part des deux premiers
ordres, ou des corps de magistrature, il n'en avait pas assez
apprécié le motif et l'effet ; il n'avait pas
vu que cette opposition aux volontés ministérielles
était le plus solide rempart de l'autorité royale,
et qu'elle ne peut s'appuyer sur des institutions ou des hommes
qui plient au moindre choc. Peu de jours après la réunion
des trois ordres, il parut cependant avoir adopté un
système d'énergie et de fermeté qui, s'il
eût été soutenu, pouvait encore sauver la
monarchie. Necker fut renvoyé, et le ministère,
entièrement renouvelé, annonça la résolution
de faire respecter l'autorité royale. Le maréchal
de Broglie, qui eut la direction de la guerre, fit marcher des
troupes vers la capitale, et 36 000 hommes dévoués
et bien disciplinés pouvaient encore y réprimer
la sédition ; mais les mouvements de ces troupes ne se
firent point avec assez de rapidité ; le baron de Besenval,
qui commandait un corps de Suisses, abandonna son poste, et
en se retirant livra aux révoltés les dépôts
des Invalides et de l'École militaire.
En un moment toute la populace de Paris fut armée, et,
conduite par les soldats des gardes-françaises, elle
s'empara des arsenaux, incendia les barrières, s'empara
de la Bastille (14 juillet), et massacra quelques sujets fidèles.
A ces nouvelles, Louis XVI, saisi d'épouvante et cédant
aux plaintes et aux menaces de l'assemblée, ordonna au
maréchal de Broglie de dissoudre une armée réunie
pour défendre le trône, et qui ne servit ainsi
que de prétexte pour le renverser. Le maréchal,
frémissant alors des périls qu'il entrevoyait
pour le monarque, lui proposa de le conduire à Metz au
milieu des troupes fidèles.
Le départ fut arrêté pour le lendemain
; mais environné de conseillers perfides, et ne pouvant
jamais suivre avec fermeté une résolution importante,
Louis y renonça pendant la nuit ; et le lendemain il
se rendit à l'assemblée à pied, sans suite.
Là, au milieu de la salle, debout et la tête découverte,
il conjura les députés de l'aider à rétablir
l'ordre. « Je sais qu'on cherche à élever
contre moi des préventions ; je sais qu'on a osé
publier que vos personnes n'étaient pas en sûreté.
Ces récits ne sont-ils pas démentis par mon caractère
connu ? Eh bien ! c'est moi qui me fie à vous. »
Cette confiance et cet abandon firent taire un instant les
factieux. Entraînés par l'enthousiasme général,
tous voulurent servir de gardes au monarque, et ils le reconduisirent
eux-mêmes dans son palais au milieu d'applaudissements.
Dans la même journée ce prince rappela Necker au
ministère, et ne voulant point laisser de prétexte
aux plaintes et aux méfiances, il engagea des princes
de sa famille qui avaient montré le plus de zèle
pour la défense du trône, à sortir du royaume
afin de se mettre à l'abri des fureurs populaires.
D'autres sujets, aussi distingués par leur courage que
par leur fidélité, furent obligés de les
suivre ; enfin, le monarque décidé à tous
les sacrifices, comme il l'avait dit, et voulant avant tout
rétablir le calme dans la capitale, s'y rendit le 17
juillet. Les séditieux qui l'attendaient à la
barrière empêchèrent ses gardes de le suivre
; et le nouveau maire, Bailly, lui adressa ce singulier compliment
: « Votre aïeul Henri IV avait conquis son peuple
; aujourd'hui le peuple a conquis son roi. »
Louis XVI traversa lentement les flots silencieux de ce peuple
fier de sa conquête et encore dans l'ivresse du succès
de sa rébellion. Arrivé à l'hôtel
de ville, il y reçut la cocarde nationale et fut accueilli
par des applaudissements unanimes lorsqu'il parut à la
fenêtre avec cette cocarde à son chapeau. Il revint
le même jour à Versailles et crut son repos assuré
au moins pour quelque temps ; mais les factieux que rien ne
pouvait apaiser ni détourner de leurs projets, parvinrent
bientôt à soulever encore la populace de la capitale
par les absurdes calomnies qu'ils répandirent sur un
repas des gardes du corps donné au régiment de
Flandre. Un attroupement immense partit de Paris pour se rendre
à Versailles : dans la nuit du 5 au 6 octobre 1789 le
palais du roi fut envahi, et la reine fut près d'être
égorgée dans son lit.
Le résultat de cette audacieuse révolte, qui
éclata sous les yeux de l'assemblée restée
impassible, fut qu'on entraîna ce jour-là même
à Paris Louis XVI et sa famille. Il y fut conduit au
milieu d'une populace ivre de sang et de vin ; il était
précédé par les têtes de deux de
ses gardes fidèles égorgés sous ses yeux,
et, ce qui est plus déplorable, escorté par une
troupe disciplinée qui protégeait de sa présence
et de ses armes cet horrible cortège. L'assemblée
avait voulu, pour éprouver moins de retard dans ses plans
de destruction, se mettre sous la protection de la capitale
sans se séparer du monarque.
Les forfaits de cette nuit fatale qui, pour lui et son auguste
épouse, devait être la dernière, l'arrachèrent
donc de Versailles ; et sa longue détention commença
aux Tuileries, pour ne finir que dans la tour du Temple. Si
son défaut de liberté personnelle avait eu besoin
d'être constaté, il l'aurait été
par l'obstacle que mit la garde nationale, le 18 avril 1791,
à son départ pour Saint-Cloud ; obstacle dont
il vint le lendemain se plaindre, mais inutilement, à
l'assemblée nationale.
Les projets des factieux se développaient rapidement
dans cette assemblée sans frein et sans contrepoids,
qui avait au dedans des tribunes pour applaudir, et au dehors
des bras pour exécuter. Les parlements, le clergé,
la noblesse, l'armée, les finances, les propriétés
publiques et particulières, tout fut détruit ou
envahi par l'assemblée nationale, et toujours au nom
du roi, réduit à joindre aux décrets une
sanction, tardive quelquefois, mais toujours obtenue de son
horreur pour le désordre et la violence à force
de massacres et d'insurrections.
Le malheureux prince accordait tout, espérant sauver
quelque chose, et sacrifiait l'État par compassion pour
les particuliers menacés ou poursuivis sur tous les points
de la France. Dès lors, il prit ou renvoya ses ministres
sous le bon plaisir de l'assemblée, et ces ministres,
choisis presque tous parmi ses ennemis, étaient forcés
d'admirer la bonté de son cur, la justesse de ses
vues, l'étendue de ses connaissances. La religion toute
seule l'aurait sauvé, si, renfermé dans l'asile
inviolable de sa conscience, assuré qu'il était
d'être soutenu par un peuple encore chrétien, il
eût refusé sa sanction aux décrets spoliateurs
de l'Église et à la constitution civile du clergé.
Mais deux ministres d'État, et même ecclésiastiques,
lui cachèrent les lettres du souverain pontife, qui condamnaient
toutes ces innovations.
Enfin, éclairé trop tard sur les projets des
factieux, et enhardi par ses plus fidèles serviteurs,
il prit le parti de fuir sa capitale et de chercher un asile
sur la frontière d'où il pût traiter avec
son peuple. Ce fut à Montmédy où M. de
Bouillé avait réuni un petit nombre de troupes
considérées encore comme fidèles, que le
monarque voulut s'établir. Avant son départ il
laissa à l'assemblée une déclaration qui
renfermait des plaintes trop fondées et les motifs de
son éloignement (21 juin 1791).
Mais trahi par ses précautions mêmes, surveillé
par les factieux, poursuivi par la fatalité qui s'attachait
à toutes ses démarches, il fut reconnu à
Varennes, arrêté et ramené à Paris
au milieu de tous les outrages et de toutes les violences. Toutefois,
cet événement qui semblait devoir être le
terme de sa malheureuse existence, intimida ses persécuteurs,
et même lui en gagna quelques-uns. Effrayés de
leurs propres succès et tremblant d'être ensevelis
sous les débris de l'édifice dont ils avaient
sapé les fondements, ils se hâtèrent de
clore une assemblée discréditée et que
menaçait l'indignation publique.
Cette orgueilleuse Constituante, devenue honteuse et presque
ridicule, disparut sans bruit, ne laissant après elle
que des ruines, et la plus vaste de toutes, sa constitution.
L'assemblée législative qui lui succéda
(1er octobre 1791), ne trouva debout rien de nos antiques institutions
qu'elle pût détruire. La royauté avait été
renversée par la Constituante. Le 20 juin 1792 lui vit
prodiguer des outrages qui surpassent tout ce que l'histoire
raconte des fureurs des peuples et des malheurs des rois. Dans
cette journée commencée avec les plus horribles
desseins, Louis XVI, la reine et Madame Elisabeth, montrèrent
le seul courage qui convint à leur position, et imposèrent
aux factieux par la sérénité de leur âme
et la dignité de leur douleur.
Vingt mille hommes armés de piques avaient pénétré
dans le château des Tulleries. Les canonniers avaient
traîné une de leurs pièces jusque dans le
haut du grand escalier, et la tinrent pointée sur les
appartements avec la mèche allumée, tandis que
d'autres rompaient à coups de pique et de hache tout
ce qui s'opposait à leur passage. Bientôt ils ne
furent séparés de la famille royale éplorée
et sans secours que par une dernière porte : Louis ouvre
lui-même cette porte ; seul, sans armes, il se présente
aux brigands, et dans une aussi terrible circonstance, conservant
toute sa dignité et tout le calme de la vertu, il leur
dit : « Je crois n'avoir rien à craindre de la
part des Français. »
Tant de fermeté étonna ces furieux, et ils hésitèrent
un moment devant la majesté royale ; excités par
leurs chefs ils s'approchent du monarque, et n'osant pas encore
attenter à sa personne, ils l'insultent de leurs paroles
et de leurs gestes. L'un lui tend insolemment une bouteille,
en lui disant de boire à la santé de la nation
; l'autre, armé d'un pistolet et d'un sabre nu crie à
ses oreilles : « A bas le veto ! »
Enfin, un troisième place sur sa tête sacrée
un bonnet rouge et lui ordonne de jurer qu'il ne trahira plus
Français. « Nous savons, ajoute cet audacieux,
que tu es un honnête homme ; mais ta femme te donne de
mauvais conseils. » Le monarque lui répond froidement
: « Le peuple peut compter sur mon amour comme sur celui
de ma famille. » Dans ce moment le maire Péthion
se montre ; et placé sur une estrade, il s'écrie
: « Sire, vous n'avez rien à craindre. - L'homme
de bien qui a la conscience pure, ne tremble jamais, reprit
aussitôt le roi avec dignité ; il n'y a que ceux
qui ont quelque chose à se reprocher qui peuvent avoir
peur. » Et prenant la main d'un grenadier, qu'il place
sur son cur : « Dites à cet homme s'il bat
plus vite qu'à l'ordinaire. »
Cette journée devait encore être la dernière
de sa vie, et toute la famille royale était vouée
aux poignards : les chefs des conjurés l'avaient décidé
; mais le courage et la fermeté de Louis XVI furent plus
grands que l'audace des assassins. Ces chefs étaient
à la tête de toutes les autorités, et surtout
dans l'assemblée nationale : ainsi l'attentat resta impuni.
Quelques pétitions et quelques adresses des gens de bien
qui demandèrent vengeance, ne servirent un peu plus tard
qu'à étendre les listes de proscription ; pour
lors les factieux continuèrent impunément leurs
trames.
Dès cet instant l'infortuné monarque ne se flatta
plus de leur résister, et se résignant à
une mort prochaine, on prétend même qu'il fit son
testament. Un peu moins de deux mois après cette première
tentative, les mêmes hommes, aidés d'un grand nombre
d'autres accourus de toutes les contrées, et plus particulièrement
de Marseille, menant à leur suite la populace des faubourgs
de Paris, se présentent devant le château et tournent
leurs canons contre la demeure du roi. Une troupe de serviteurs
fidèles, plusieurs bataillons de la garde nationale et
surtout les gardes suisses voulaient résister. Leur dévouement
offrait encore une chance de succès, et quelques hommes
courageux conseillèrent au monarque de s'y abandonner.
La reine surtout montra une grande résolution, et cette
princesse fut ce jour-là en tout point la digne fille
de Marie-Thérèse.
Louis XVI hésitait, lorsque le procureur syndic du département
vint lui dire que le seul moyen de sauver sa famille était
de se réfugier au milieu de l'assemblée nationale.
Ce fut au moment où le combat allait commencer entre
les révoltés et les Suisses, et lorsque ces derniers
venaient de mettre en fuite les premières colonnes, que
le roi entra dans la salle des séances. L'issue du combat
était encore douteuse ; on entendait de tous côtés
le bruit du canon et de la mousqueterie, et la plupart des députés
tremblaient de se voir assaillis par les troupes.
Ce fut dans une telle conjoncture que Louis XVI consentit à
les rassurer en ordonnant aux Suisses et à tous ses fidèles
sujets de déposer les armes. Cette condescendance fut
le dernier acte de son autorité. Dans la même journée,
les députés revenus de leurs terreurs prononcèrent
sa déchéance ; et trois jours après, on
le conduisit avec sa famille à la prison du Temple.
Telle fut la révolution du 10 août 1791, que dirigèrent
principalement le maire de Paris et les plus féroces
démagogues. Ce fut sous ces tristes auspices que se forma
la Convention. Sa convocation fut le dernier acte de la législative,
où quelques bonnes intentions et même quelques
talents furent perdus dans l'immense nullité de cette
assemblée, qui finit à son tour avilie et méprisée,
et qu'ont fait oublier depuis longtemps les extravagances de
l'assemblée qui l'avait précédée
et les fureurs de celle qui lui succéda.
Tous les sacrifices publics ou personnels que Louis XVI avait
faits à son amour pour la paix, toutes les concessions
arrachées à sa faiblesse, n'avaient servi qu'à
exciter la rage des factieux et accroître leur audace.
Des respects dérisoires ne lui avaient été
prodigués que pour lui faire mieux sentir l'amertume
de sa position et l'avilissement du pouvoir royal. Il n'était
plus ce gage sacré d'ordre et de bonheur : livré
aux conspirateurs qui se partageaient leur proie, il était
devenu dans leurs mains un instrument d'oppression et de désordre.
Les frères du monarque avaient dû se réserver
pour des temps plus heureux et dérober leurs têtes
aux poignards des assassins ; ses plus fidèles serviteurs,
partout persécutés, partout poursuivis, rendus
au droit naturel de leur conservation, étaient allés
demander à l'étranger un asile ; et il n'était
resté auprès du roi, jusqu'à sa détention
au Temple, qu'un petit nombre d'amis dévoués à
sa personne, dont les conseils souvent contradictoires toujours
demandés, jamais suivis, étaient aussitôt
éventés par l'ombrageuse surveillance des geôliers
de la royauté. La reine, ses enfants, Madame Elizabeth,
partageaient la prison du monarque et en augmentaient l'amertume
par leurs souffrances.
Cependant Louis XVI, calme au milieu de tant de dangers, inaccessible
à tant d'outrages, opposait la tranquillité de
son âme et le courage de souffrir que lui inspirait sa
foi religieuse. Heureusement encore, moins alarmé sur
le sort de sa femme, de sa sur, de ses enfants, il ne
prévoyait pas que tant de bonté, de vertu, d'innocence,
ne pourrait les sauver de la rage des factieux. L'Europe, cependant,
inutilement avertie par d'habiles et courageux étrangers,
Burke et Manet du Pan, avait laissé consommer ce grand
scandale, qui lui préparait plus tard de cruelles humiliations.
Forcée à la guerre par les séditieux qui
regardaient la guerre comme un moyen de salut et même
de puissance, elle avait armé, mais faiblement et sans
concert. Après quelques tentatives heureuses d'abord,
et bientôt arrêtées par des intrigues dont
on n'a jamais pénétré le fond et les moyens,
l'armée coalisée s'était retirée
du territoire français, où son apparition n'avait
fait que redoubler la fureur de ses ennemis et aggraver la position
du roi et les malheurs de la France.
Dès lors, Louis XVI fut perdu, et n'eut d'autre couronne
à attendre que celle du martyre. Le premier acte de la
Convention (22 septembre 1792), fut d'abolir la royauté
en France. C'était frapper un cadavre, et la Constituante
l'avait précédée dans cette grande destruction.
Mais le monarque vivait encore ; et les factieux croyaient n'avoir
rien fait tant qu'ils ne l'avaient pas déclaré
justiciable du peuple souverain et qu'ils n'avaient pas offert
cette illustre victime en holocauste à leur nouvelle
divinité. Louis XVI s'était ôté le
moyen de vivre en roi ; il voulut mourir en saint, et ne pouvant
plus rien pour la France, il lui laissa de grands exemples religieux.
Une commission fut nommée pour rechercher les crimes
de l'homme qui n'avait voulu faire que du bien, et n'avait montré
que des vertus. Pour faire juger la conduite de la Convention,
remarquons que la motion de Marat qui, par distraction sans
doute, demandait que les chefs d'accusation antérieurs
à l'acceptation de la constitution fussent supprimés
comme ayant été couverts par l'amnistie, ne fut
pas même discutée ; quoique cette motion ne présentât
aucun danger, protégée qu'elle était par
le nom de son auteur, et qu'en réduisant à rien
les chefs d'accusation, elle pût servir puissamment à
ceux qui auraient eu l'intention de sauver le roi.
Louis XVI fut mandé à la barre pour entendre
la lecture de l'acte d'accusation, et être interrogé.
La Convention était avide de cet aveu de sa compétence
à juger un roi ; et il eût peut-être dû
la récuser. Il avait été auparavant séparé
de son fils ; il le fut plus tard de sa femme, de sa fille et
de sa sur, triste prélude du sort qui l'attendait.
Les réponses de Louis XVI furent simples, claires, précises,
pleines de vérité et de dignité ; et s'il
n'eût été qu'un particulier il eût
été absous ; mais il était roi, et le peuple
souverain jugeait un compétiteur.
L'assemblée voulut donner à la condamnation une
forme légale ; elle permit à Louis XVI de se faire
assister par un conseil : mission périlleuse et la plus
honorable dont des sujets puissent être revêtus,
qu'acceptèrent avec joie Malesherbes, Desèze et
Tronchet, noms immortels que l'histoire a déjà
associés au plus mémorable événement
des temps modernes. Leur éloquence fut inutile ; Louis
XVI, condamné avant d'être jugé, le fut
contre toutes les formes des jugements criminels : la sentence
fatale fut prononcée le 17 janvier 1793.
Une première décision presque unanime l'avait
déclaré coupable de conspiration et d'attentat
à la sûreté publique ; une seconde le priva
de l'appel au peuple ; une troisième lui infligea la
peine de mort, à la majorité de cinq voix. La
Convention était alors formée de sept cent quarante-huit
membres ; un d'eux était mort, et onze se trouvaient
absents ; ainsi, si la condamnation fut décidée
à la majorité des votants, elle ne le fut pas
à celle des membres de l'assemblée.
Ce fut en vain que les défenseurs réclamèrent
contre l'illégalité de cette décision.
Un quatrième appel nominal prononça la nullité
d'une nouvelle demande de l'appel au peuple que Louis XVI avait
interjeté ; et un cinquième ordonna l'exécution
dans les vingt-quatre heures. L'infortuné prince avait
prévu ce résultat ; il avait repoussé les
motifs d'espérance que ses défenseurs cherchaient
à lui donner. Résigné à son sort,
il l'attendit avec tout le calme et toute la sérénité
d'une conscience pure. C'est dans le journal de Malesherbes
qu'il faut voir les circonstances de la longue agonie qu'on
lui fit subir.
« Dès que j'eus la permission, dit Malesherbes,
d'entrer dans la chambre du roi, j'y courus : à peine
m'eut-il aperçu, qu'il quitta un Tacite ouvert devant
lui sur une petite table ; il me serra entre ses bras, ses yeux
devinrent humides, et il me dit : Votre sacrifice est d'autant
plus généreux, que vous exposez votre vie, et
que vous ne sauvez pas la mienne. Je lui représentai
qu'il ne pouvait pas y avoir de danger pour moi, et qu'il était
trop facile de le défendre victorieusement, pour qu'il
y en eût pour lui.
« Il reprit : J'en suis sûr, ils me feront périr
; ils en ont le pouvoir et la volonté. N'importe ; occupons-nous
de mon procès comme si je devais le gagner, et je le
gagnerai en effet, puisque la mémoire que je laisserai
sera sans tache. Mais, quand viendront les deux avocats ? Il
avait vu Tronchet à l'assemblée constituante ;
il ne connaissait pas Desèze. Il me fit plusieurs questions
sur son compte, et fut très satisfait des éclaircissements
que je lui donnai. Chaque jour il travaillait avec nous à
l'analyse des pièces, à l'exposition des moyens,
à la réfutation des griefs, avec une présence
d'esprit et une sérénité que ses défenseurs
admiraient ainsi que moi : ils en profitaient pour prendre des
notes et éclairer leur ouvrage... Ses conseils et moi,
nous nous crûmes fondés à espérer
sa déportation ; nous lui fîmes part de cette idée,
nous l'appuyâmes : elle parut adoucir ses peines ; il
s 'en occupa pendant plusieurs jours, mais la lecture des papiers
publics la lui enleva, et il nous prouva qu'il fallait y renoncer.
« Quand Desèze eut finit son plaidoyer, il nous
le lut : je n'ai rien entendu de plus pathétique que
sa péroraison. Nous fûmes touchés jusqu'aux
larmes. Le roi lui dit : Il faut la supprimer, je ne veux pas
les attendrir. Une fois que nous étions seuls, ce prince
me dit : J'ai une grande peine ! Desèze et Tronchet ne
me doivent rien ; ils me donnent leur temps, leur travail, peut-être
leur vie : comment reconnaître un tel service ? Je n'ai
plus rien, et quand je leur ferais un legs, on ne l'acquitterait
pas. - Sire, leur conscience et la postérité se
chargent de leur récompense. Vous pouvez déjà
leur en accorder une qui les comblera. - Laquelle ? - Embrassez-les
! Le lendemain il les pressa contre son cur ; tous deux
fondirent en larmes.
« Nous approchions du jugement ; il me dit un matin :
Ma sur m'a indiqué un bon prêtre qui n'a
pas prêté serment, et que son obscurité
pourra soustraire dans la suite à la persécution
: voici son adresse. Je vous prie d'aller chez lui, de lui parler
et de le préparer à venir lorsqu'on m'aura accordé
la permission de le voir. Il ajouta : Voilà une commission
bien étrange pour un philosophe ! car je sais que vous
l'êtes ; mais si vous souffriez autant que moi, et que
vous dussiez mourir comme je vais le faire, je vous souhaiterais
les mêmes sentiments de religion, qui vous consoleraient
bien plus que la philosophie.
« Après la séance où ses défenseurs
et lui avaient été entendus à la barre,
il me dit : Vous êtes certainement bien convaincu actuellement
que, dès le premier instant, je ne m'étais pas
trompé, et que ma condamnation avait été
prononcée avant que j'eusse été entendu.
Lorsque je revins de l'assemblée, où nous avions
tous les trois demandé l'appel au peuple, je lui rapportai
qu'en sortant j'avais été entouré d'un
grand nombre de personnes, qui toutes m'avaient assuré
qu'il ne périrait pas, ou au moins que ce ne serait qu'après
eux et leurs amis. Il changea de couleur et me dit : Les connaissez-vous
? Retournez à l'assemblée, tâchez de les
rejoindre, d'en découvrir quelques-uns ; déclarez-leur
que je ne leur pardonnerais pas s'il y avait une seule goutte
de sang versé pour moi ; je n'ai pas voulu qu'il en fût
répandu, quand peut-être il aurait pu me conserver
le trône et la vie ; je ne m'en repens pas.
« Ce fut moi qui le premier annonçai au roi le
décret de mort : il était dans l'obscurité,
le dos tourné à une lampe placée sur la
cheminée, les coudes appuyés sur la table, le
visage couvert de ses mains ; le bruit que je fis le tira de
sa méditation ; il me fixa, se leva et me dit : Depuis
deux heures, je suis occupé à rechercher si, dans
le cours de mon règne j'ai pu mériter de mes sujets
le plus léger reproche : eh bien ! monsieur de Malesherbes,
je vous le jure dans toute la vérité de mon cur,
comme un homme qui va paraître devant Dieu, j'ai constamment
voulu le bonheur du peuple, et jamais je n'ai formé un
vu qui lui fût contraire. Je revis encore une fois
cet infortuné monarque ; deux officiers municipaux étaient
débout à ses côtés : il était
debout aussi et lisait. L'un des officiers municipaux me dit
: Causez avec lui, nous n'écouterons pas. Alors, j'assurai
le roi que le prêtre qu'il avait désiré
allait venir. Il m'embrassa et me dit : La mort ne m'effraye
pas, et j'ai la plus grande confiance dans la miséricorde
de Dieu. »
Empruntons maintenant les expressions et le témoignage
de celui qui fut son dernier consolateur, de celui qui eut le
courage de l'accompagner jusqu'à l'échafaud, l'abbé
de Firmont.
« Louis avait vu la veille sa femme et ses enfants, et
lui-même leur avait annoncé sa condamnation. Cette
séparation avait été si douloureuse pour
tous, surtout pour la reine, qu'il ne put se décider
à la revoir le lendemain, malgré la promesse qu'il
lui en avait faite. En traversant la cour de la prison à
neuf heures pour aller au supplice, il se tourna deux fois vers
la tour où était sa famille, comme pour dire un
dernier adieu à ce qu'il avait de plus cher. A l'entrée
de la seconde cour se trouvait une voiture de place ; deux gendarmes
tenaient la portière. A l'approche du roi, l'un y entra,
et se plaça sur le devant. Le roi monta ensuite, et mit
à côté de lui son confesseur dans le fond
; l'autre gendarme entra le dernier, et ferma la portière.
« Le roi, ajoute l'abbé de Firmont, se trouvant
resserré dans une voiture où il ne pouvait parler
ni m'entendre sans témoins, prit le parti du silence.
Je lui présentai aussitôt mon bréviaire,
le seul livre que j'eusse sur moi, et il parut l'accepter avec
plaisir. Il témoigna même désirer que je
lui indiquasse les psaumes qui convenaient le mieux à
sa situation, et il les récitait alternativement avec
moi. Les gendarmes, sans ouvrir la bouche, paraissaient extasiés
et confondus tout ensemble de la piété tranquille
d'un monarque qu'ils n'avaient jamais vu sans doute d'aussi
près.
« La marche dura près de deux heures. Toutes les
rues étaient bordées de plusieurs rangs de citoyens,
armés tantôt de piques, tantôt de fusils.
En outre, la voiture elle-même était entourée
d'un corps de troupes imposant, et formé sans doute de
ce qu'il y avait de plus corrompu dans Paris. Pour comble de
précautions, on avait placé, en avant des chevaux,
une multitude de tambours, afin d'étouffer par ce bruit
les cris qui auraient pu se taire entendre en faveur du roi.
Mais comment en aurait-on entendu ? Personne ne paraissait ni
aux portes ni aux fenêtres ; et on ne voyait dans les
rues que des citoyens armés, c'est-à-dire des
citoyens qui, tout au moins par faiblesse, concouraient à
un crime qu'ils détestaient peut-être dans le cur.
« La voiture parvint ainsi dans le plus profond silence
à la place Louis XV, et s'arrêta au milieu d'un
grand espace vide qu'on avait laissé autour de l'échafaud.
Cet espace était bordé de canons ;
Exécution de Louis XVI, le 21 janvier 1793
et au delà, tant que la vue pouvait s'étendre,
on apercevait une multitude en armes. Dès que le roi
sentit que la voiture n'allait plus, il se retourna vers moi
et me dit à l'oreille : Nous voilà arrivés,
si je ne me trompe. Mon silence lui répondit que oui.
Un des bourreaux vint aussitôt ouvrir la portière,
et les gendarmes voulurent descendre ; mais le roi les arrêta,
et appuyant sa main sur mon genou : Messieurs, leur dit-il d'un
ton de maître, je vous recommande monsieur que voilà
; ayez soin qu'après ma mort il ne lui soit fait aucune
insulte. Je vous charge d'y veiller Ces deux hommes ne répondant
rien, le roi voulut reprendre d'un ton plus haut ; mais l'un
d'eux lui coupa la parole : Oui, oui, lui répondit-il,
nous en aurons soin ; laissez-nous faire.
« Et je dois ajouter que ces mots furent dits d'un ton
de voix qui aurait dû me glacer, si dans un moment tel
que celui-là il m'eût été possible
de me replier sur moi-même. Dès que le roi fut
descendu de voiture, trois bourreaux l'entourèrent et
voulurent lui ôter ses habits ; mais il les repoussa avec
fierté et se déshabilla lui-même. Il défit
également son col, ouvrit sa chemise, et s'arrangea de
ses propres mains. Les bourreaux, que la contenance fière
du roi avait déconcertés un moment, semblèrent
alors reprendre de l'audace.
« Ils l'entourèrent de nouveau et voulurent lui
prendre les mains. Que prétendez-vous ? leur dit le prince
en retirant ses mains avec vivacité - Vous lier, répondit
un des bourreaux. - Me lier ! repartit le roi d'un air d'indignation.
Je n'y consentirai jamais ; faites ce qui vous est commandé,
mais vous ne me lierez pas : renoncez à ce projet. Les
bourreaux insistèrent, ils élevèrent la
voix et semblaient déjà appeler du secours pour
le faire de vive force. C'est ici, peut-être, le moment
le plus affreux de cette désolante matinée : une
minute de plus, et le meilleur des rois recevait, sous les yeux
de ses sujets rebelles, un outrage mille fois plus insupportable
que la mort, par la violence qu'on semblait vouloir y mettre.
« Il parut le craindre lui-même et se retournant
vers moi, il me regarda fixement, comme pour me demander conseil,
Hélas ! il m'était impossible de lui en donner
un, et je ne lui répondis d'abord que par mon silence.
Mais comme il continuait de me regarder : Sire, lui dis-je avec
larmes, dans ce nouvel outrage je ne vois qu'un dernier trait
de ressemblance entre Votre majesté et le Dieu qui va
être sa récompense. A ces mots, il leva les yeux
au ciel avec une expression de douleur que je ne saurais jamais
rendre. Assurément, me dit-il, il ne me faudra rien moins
que son exemple pour que je me soumette à un pareil affront.
Et se tournant vers les bourreaux : Faites ce que vous voudrez,
leur dit-il ; je boirai le calice jusqu'à la lie.
« Les marches qui conduisaient à l'échafaud
étaient extrêmement raides à monter : le
roi fut obligé de s'appuyer sur mon bras ; et, à
la peine qu'il semblait prendre, je craignis un moment que son
courage ne commençât à fléchir. Mais,
quel fut mon étonnement lorsque, parvenu à la
dernière marche, je le vis s'échapper pour ainsi
dire de mes mains, traverser d'un pied ferme toute la largeur
de l'échafaud, imposer silence par son seul regard à
quinze ou vingt tambours qui étaient placés vis-à-vis
de lui, et, d'une voix si forte
L'un des bourreaux saisissant la tête
et la montrant au peuple
qu'elle dut être entendue du pont Tournant, prononcer
distinctement ces paroles à jamais mémorables
: Je meurs innocent de tous les crimes qu'on m'impute ; je pardonne
aux auteurs de ma mort, et je prie Dieu que ce sang que vous
allez répandre ne retombe jamais sur la France.
« Il allait continuer ; mais un homme à cheval,
en uniforme national, fondant tout à coup l'épée
à la main, et avec des cris féroces, sur les tambours,
les obligea de rouler. Plusieurs voix se firent entendre en
même temps pour encourager les bourreaux : ils parurent
s'animer eux-mêmes, et, saisissant avec effort le plus
vertueux des rois, ils le traînèrent sous la hache
qui d'un seul coup fit tomber sa tête. Tout cela fut l'ouvrage
de peu d'instants ; le plus jeune des bourreaux (il ne semblait
pas avoir plus de dix-huit ans) saisit aussitôt la tête
et la montra au peuple, en faisant le tour de l'échafaud
: il accompagnait cette cérémonie monstrueuse
des cris les plus atroces et des gestes les plus indécents.
Le plus morne silence régna d'abord : bientôt quelques
cris de Vive la république ! se firent entendre. Peu
à peu les voix se multiplièrent ; et, dans moins
de dix minutes, ce cri devint celui de la multitude, et tous
les chapeaux furent en l'air. »
Ainsi mourut Louis XVI, le 21 janvier 1793, à l'âge
de 38 ans 6 mois et 18 jours, après environ dix-neuf
ans de règne, laissant de grandes leçons au monde,
et un testament immortel, modèle de foi religieuse, de
bonté paternelle, éternel entretien de douleur
et de regret. Son corps fut transporté au cimetière
de la Madeleine, où les bourreaux le couvrirent de chaux
vive pour qu'il n'en restât aucune trace. Cependant les
recherches que l'on a faites en 1814 en ont découvert
une partie ; et ces restes précieux ont été
transférés solennellement à Saint-Denis,
dans le mois de janvier 1815, avec ceux de Marie-Antoinette.
Louis XVI eut trois enfants : Louis, dauphin, mort en 1789 ;
Louis XVII, connu d'abord sous le nom de Louis-Charles, duc
de Normandie ; et Marie-Thérèse-Charlotte, depuis
duchesse d'Angoulême.
Source : www.france-pittoresque.com/.../sque.com/rois-france/louis-XVI.htm