La scolarité
se déroule au Lycée impérial Napoléon
à Paris, puis à l'institut ecclésiastique
d'Yvetot, où il restera de treize à dix-huit ans.
élève "ouvert", "docile",
"poli", selon ses maîtres, il supporte difficilement
les contraintes du pensionnat solitaire dans lequel il se trouve
"enseveli" au milieu de condisciples "presque
tous destinés au sacerdoce" (termes de ses lettres
d'alors). De cette période sombre datent les premiers
essais poétiques, d'inspiration symboliste. Chaque été,
il revient passer les vacances chez sa grand-mère, ou
dans la "chère maison" des "Verguies",
acquise par ses parents en 1860, à Étretat.
Lancée
en 1850, la cité balnéaire cauchoise est alors
au zénith. A quelques dizaines de mètres les unes
des autres, se dressent la villa d'Alphonse Karr, promoteur
de la station, celle du fondateur du Figaro et du directeur
de la Gazette de Paris, celle du bouillant Offenbach. Et, sur
la plage, à même les galets, peignant la Vague
ou les caloges, Corot, Courbet, Monet
Guy a sa barque,
"bateau pêcheur tout rond en dessous", qui lui
permet de lire au calme et d'aller se baigner au large avec
son chien Matho.
Sportif,
excellent nageur, il participe au sauvetage des baigneurs imprudents,
pris dans les remous de la porte d'Amont. C'est ainsi qu'il
fait la connaissance d'un anglais rescapé, le poète
Charles Swinburne, sorte de "maudit" raffiné
à la Edgar Poe, à la fois idéaliste et
sensuel. Le repas donné en l'honneur du bénévole
a de quoi surprendre : rôti de singe ! D'autant qu'au
dessert le jeune homme a pu contempler, parmi les bibelots de
son hôte étrange, une main d'écorché
qui le fascine.
Entrecoupée
d'absences pour "maladies", soignées au grand
air d'Étretat, la dernière année au collège
religieux est écourtée sur une frasque sanctionnée
par le renvoi. Les quatorze mois que l'adolescent passe alors
au Lycée Corneille de Rouen, comme interne de la classe
de rhétorique, marquent un tournant capital de sa vie.
"Deux
hommes, par leurs enseignements simples et lumineux m'ont donné
cette force de toujours tenter", rappellera le "novelliere"
confirmé. Ces deux guides, presque jumelés tant
moralement que physiquement, le lycéen passionné
de littérature les rencontre dès 1868. Le poète
Louis Bouilhet tout d'abord, conservateur de la bibliothèque
municipale de Rouen, qui accueille avec faveur les vers laborieux
du débutant. Et Flaubert, le Viking de Croisset, ami
de longue date de Laure et des Le Poittevin, qui vient régulièrement
à Rouen par le coche d'eau et déambule, entre
ses deux amis, devant les baraques de la foire Saint-Romain
ou dans les rues mal famées des bas quartiers.
Bouilhet
meurt subitement en juillet 1869 et malgré son abattement,
Guy passe et réussit à Caen son baccalauréat.
Inscrit en octobre à la faculté de Droit de Paris,
il s'installe rue Moncey, dans le même immeuble que son
père, vivant médiocrement de la pension que ce
dernier lui alloue. La guerre survient. Le "deuxième
soldat", Maupassant, mobilisé en juillet 1870, affecté
à Rouen dans les services de l'intendance, participe
sous la neige à la campagne de l'Eure. Expérience
douloureuse, qui achève de mûrir l'adolescent poète
par la désolation de la débâcle, rendue
fatale du fait de la préparation insuffisante et du mauvais
encadrement. Une part considérable des contes s'y réfère,
mêlant viscéralement la haine de l'occupant à
l'héroïsme des humbles et des réprouvés
: "Boule-de-Suif", "Mademoiselle Fifi",
"La Mère Sauvage", "Le Père Milon",
"Deux Amis", pour ne citer que les oeuvres les plus
fortes.
Démobilisé
en novembre 1872, Guy de Maupassant est resté, comme
Flaubert, totalement à l'écart de l'insurrection
de la Commune qui a marqué la fin de la guerre. Pour
se faire une "situation", il devient rond-de-cuir,
d'abord au Ministère de la Marine, puis à L'Instruction
Publique, chaque fois sur l'intervention de Flaubert. Après
bien des hésitations, poussé par un intérêt
grandissant qui répond aux demandes de Laure, le "Vieux"
accepte d'encourager la vocation littéraire de Guy à
deux conditions : qu'il écrive sans discontinuer et qu'il
s'abstienne de publier. Ce programme austère convient
au jeune homme, qui s'y tiendra pendant une décennie.
A l'exception de deux nouvelles fantastiques parues en 1875
sous le pseudonyme de Joseph Prunier : "La Main d'écorché"
qu'il n'a pas oubliée et qu'un conte de 1883, "La
Main", illustrera encore, et "Le Docteur Héraclius
Gloss", très influencé par le romantisme
hoffmannien. La faune des ministères, qu'il côtoie
pendant près de dix ans, constituera un autre sujet important
de la maturité, depuis "les Dimanches d'un bourgeois
de Paris", paru en 1880, jusqu'à "l'Assassin"
(1887).
Entre les
heures grises du bureau, les veilles sous la lampe et les visites
à Croisset pour recueillir l'avis du Maître, Maupassant
s'est trouvé un dérivatif puissant : le canotage.
Chaque week-end, dans sa yole "l'Étretat" qu'il
remise à Bezons chez l'aubergiste Poulain, il rame le
long des berges fleuries de la Seine, ivre d'air pur, en direction
de Chatou, de Bougival, de l'île du Pecq aux guinguettes
tressautantes sous le cancan, entre les barques effilées
des "camarades", Léon Fontaine et Robert Pinchon,
alias La Tôque et Petit Bleu, les comparses attendris
de "Mouche" (1890).
A l'approche
de la belle saison, les heures de détente empiètent
largement sur le travail, et Flaubert ne manque pas de rappeler
à ses devoirs le "Gars de Bezons" qui se dissipe
par trop ardemment aux bords de la Seine. L'eau, "Ma grande,
mon absorbante passion", dira l'auteur de "La Femme
de Paul" et d'"Yvette", est bien le support d'élection
de cette oeuvre de vertige. Eaux salines âprement vivifiantes
de la Manche, dans les plus belles plages des romans ; eaux
douces, alanguies, riantes en surface, invitant au plaisir,
mais au charme captieux. De la lumineuse "Partie de campagne",
joliment adaptée au cinéma par Jean Renoir, au
glauque hypnotisme de "Sur l'eau", nous suivons cette
métamorphose de l'élément et le virage
progressif à l'angoisse de la grosse gaieté partagée.
C'est aussi
l'époque des rencontres hebdomadaires avec Zola, d'abord
à Paris, au café Trapp, où l'auteur de
Germinal réunit chaque jeudi un cénacle d'amis
écrivains, puis, grâce au succès de l'Assommoir,
dans la vaste demeure de Médan, près de la Seine,
que Zola apprendra à connaître à bord du
chasse-canard, "Nana", choisi et baptisé par
Guy.
En 1880,
Flaubert donne le feu vert pour l'édition. Paraissent
simultanément un volume de vers, accueilli par un succès
d'estime, et, dans un recueil collectif de six nouvelles sur
le thème de la guerre "Boule-de-suif". Outre
Zola et Maupassant, Huysmans, Céard, Hennique et Alexis
ont apporté leur concours à ces Soirées
de Médan. L'entreprise est d'ailleurs à l'origine
d'un contresens tenace sur les rapports de l'oeuvre de Maupassant
avec l'esthétique naturaliste. Plusieurs critiques y
ont vu, sinon un ralliement définitif, du moins des influences
durables. C'est oublier les mises au point ultérieures
sur un mouvement jugé "bas de plafond", à
cause du déterminisme simpliste dont il se réclame.
Le succès
est fulgurant et plusieurs éditions parallèles
de Boule-de-suif le renforcent. En quelques semaines Guy de
Maupassant est célèbre, la grande presse se l'arrache
pour des feuilletons ou des chroniques. Mais l'euphorie est
brutalement stoppée le 8 juin 1880, Flaubert est emporté
par une attaque d'apoplexie. Après avoir assumé
l'essentiel des préparatifs de la cérémonie
mortuaire, Maupassant regagne Paris, dans un isolement moral
complet. Il partage dès lors son temps entre la littérature,
le journalisme et les voyages.
Les ennuis
de santé, des troubles oculaires et une sensibilité
au froid qui s'amplifiera apparaissent à cette époque
et ne cesseront plus, nécessitant des séjours
prolongés dans le midi à Antibes et à Cannes,
Étretat où "La Guillette" est acquise
en 1883, restera le troisième point d'attache.
Grand reporter
au quotidien Le Gaulois puis au Gil Blas, Guy de Maupassant
fait de 1883 à 1890, en compagnie de son valet de chambre
et futur biographe François Tassart, quatre voyages de
plusieurs mois en Afrique du Nord sur les traces de Flaubert
qui avait soigneusement exploré, pour Salammbô,
l'emplacement de l'antique Carthage. Voyages d'études,
matière à "bloc-notes" dans des rubriques
attitrées mettant en cause l'administration des "colonies",
mais aussi entractes nécessaires d'une vie trépidante
en métropole où contes et nouvelles sont publiés
au jour le jour dans les principaux quotidiens.
Dès
1881, situé à Fécamp, "derrière
l'église Saint-Étienne", "La Maison
Tellier", une transposition à la Lautrec des "maisons"
rouennaises de la rue des Cordeliers ; puis, le succès
croissant, le débit s'accélère : cinquante
par an entre 1882 et 1884, parmi lesquels Les Contes de la Bécasse,
très proches par le sujet et l'esprit des Mémoires
d'un Chasseur de Tourgueniev, que Maupassant rencontre alors
fréquemment.
Certains,
comme "L'Histoire d'une Fille de Ferme" ou "Le
Père Amable" ont fait l'objet d'une adaptation à
la télévision par Claude Santelli, remarquable
de fidélité. Après 1884, la production
décline, pour tomber à cinq en 1890. Au Maupassant
conteur, écrivain du souffle court, tenaillé par
ses phantasmes, succède le Maupassant romancier, adversaire
du maniérisme, du symbolisme, en bref de toute écriture
artiste, soucieux de ne pas faire reconnaître le moi qui
ordonne magistralement le récit.
En avril
1883 parait le premier roman, "Une Vie". qui se déroule
sur le domaine des "Peuples", planté sur la
falaise auprès d'Yport. La plupart des thèmes
essentiels de l'oeuvre sont présents dans cet aboutissement
de quatre années d'efforts interrompus, repris, stimulés
par un Flaubert inquiet des prouesses nautiques : amour du pays
natal, dégoût de la maternité mésalliances
funestes et surtout la passion de l'eau, qui éclaire
les plus belles pages, telle l'excursion vers Étretat
dans la barque du père Lastique. La bâtardise également,
leitmotiv de l'"orphelin volontaire" cherchant à
rétablir par une littérature du Père des
liens existentiels manquants. "Du Papa de Simon" au
"Champ d'Oliviers", c'est là un tourment vital
que la maturité fait obsédant.
Une Vie
connaît un succès immédiat. Dès lors,
le rythme de parution des romans, bénéficiant
d'une raréfaction des contes, tend à devenir annuel.
1885 : "Bel Ami", oeuvre-fétiche, oeuvre-clé,
qui rejaillit aussitôt sur son créateur, un journaliste
aux dents longues comme Duroy, élégant et sociable
comme lui, séducteur et bellâtre à ses heures
comme lui, amoureux du terroir et terrorisé par la mort
comme lui, mais n'ayant pas, comme lui, besoin d'une Madeleine
Forestier pour terminer ses articles ! "Analyse d'une crapule",
précise d'ailleurs Bel-Ami écrivain, indiquant
par delà les traits de similitude, qu'il s'agit bien
d'un négatif de lui-même, et non d'une autobiographie
primaire. Aussi efficacement que dans l'Argent d'Emile Zola,
le monde grouillant de la finance, celle du krach de l'Union
Générale et de la dette tunisienne, habilement
transposé sert de toile de fond et, à l'occasion,
de tremplin personnel à l'aventurier.
En 1887,
Mont-Oriol, autre roman d'affaires opposant à travers
des personnages très typés, le capitalisme parisien
à la petite propriété rurale, est consacré
à la création d'une station thermale. Un problème
que Guy de Maupassant plusieurs fois curiste à Chatel-Guyon,
connaît aussi de près. C'est de tous les romans,
celui qui a le plus mal vieilli, guindé, morose, sarcastique,
comme ces docteurs sans âge, à visage glabre et
silhouette de pantin, ancêtres de Knock, qui hantent les
officines enfumées des bains.
Le Double,
personnage fantomatique à peine ébauché
dans les nouvelles du début prend, avec "le Horla"
(1887), un volume saisissant. C'est d'un voilier, un imposant
trois-mâts brésilien remontant la Seine, que s'échappe
l'être immatériel. C'est sur des voiliers, les
deux yachts "Bel-Ami" acquis en 1884 et 1888 que Maupassant
entreprend à cette époque ses croisières
en Méditerranée. L'eau ne suffit plus. Premier
romancier volant, il part à deux reprises à bord
du "Horla", ballon libre à hydrogène,
vers le Nord, la Belgique, l'embouchure de I'Escaut.
De longs
séjours à Étretat tempèrent cette
frénésie de mouvement. C'est au cours de l'un
d'eux, durant l'été 1887, que Pierre et Jean est
écrit en huit semaines. Le thème de la bâtardise
est de nouveau au centre de cette tragédie bourgeoise
de l'adultère révélé par un héritage
extérieur à la famille. Mais, cette fois, c'est
le fils légitime, Pierre, qui se retire, laissant fortune
et place au fils naturel, Jean, avec la bénédiction
du mari trompé. Oeuvre trop courte pour un tirage séparé,
Pierre et Jean vaut également par son importante préface,
où Maupassant énonce en formules lapidaires sa
conception du roman, vision personnelle du monde, récusant
tout autant l'esthétisme exténué que les
avatars populaires du roman mélodramatique et du roman
distractif, aux histoires bien ficelées.
Un revirement
complet : sujet, personnages et jusqu'au mode de parution, marque
les deux derniers romans publiés, Fort comme la mort
(1888) et Notre coeur(1890). Des artistes en mal de création,
le peintre Bertin, le musicien Massival sont les protagonistes
de ces oeuvres de bon ton, saluées unanimement par la
critique, reçues pour la première fois par un
public mondain longtemps réticent et bénéficiant
d'un lancement spécial à la très sectaire
Revue des Deux Mondes.
La maladie,
une syphilis évoluant en paralysie générale,
assombrit les dernières années, endeuillées
par la folie d'Hervé, le frère cadet qui meurt
en novembre 1889. Les mois suivants, les phénomènes
morbides s'aggravent et le 6 janvier 1892, après une
tentative de suicide, c'est l'internement à Passy, dans
la clinique du docteur Blanche, sur les lieux mêmes où
fut soigné Gérard de Nerval. Dix-huit mois de
souffrance, entrecoupés de brusques exaltations pendant
lesquelles il affirmait communiquer avec l'au-delà.
Guy de Maupassant
meurt le 6 juillet 1893, en laissant deux romans inachevés
"l'Angélus" et "L'Ame étrangère".
Selon ses dernières volontés, il aurait du être
enterré sans cercueil, à même la terre au
cimetière Montparnasse, mais, la procédure réglementée
de l'inhumation s'y opposa.