En 1439,
Gutenberg eut à soutenir un procès qui présente
le plus grand intérêt, parce que c'est à
son occasion que furent donnés sur ses recherches et
ses travaux les premiers renseignements que nous possédions.
Les pièces de ce procès sont en patois alsacien.
Leur authenticité a été contestée,
à tort, semble-t-il. Elles ont été découvertes
par Schpflin qui les a publiées dans ses Vindiciae
typographicae (Strasbourg, 1760, in-4). On les a depuis réimprimées
et traduites plusieurs fois. Nous signalerons, en particulier,
l'édition, avec traduction en regard, qui en a été
donnée par M. Léon de Laborde, dans son étude
sur les Débuts de l'imprimerie à Strasbourg (Paris,
1840, in-8). On y apprend que Gutenberg conclut un jour, avec
Hans Rifle, maire d'une petite ville voisine de Strasbourg,
un traité pour l'exploitation de procédés
secrets. Il se réservait les deux tiers des profits et
laissait l'autre tiers à son bailleur de fonds. Un peu
plus tard, André Dritzehen et André Heilmann demandèrent
à entrer dans la société. Gutenberg y consentit
et signa, au commencement de 1438, un nouveau contrat d'après
lequel les profits devaient être partagés en quatre
parts. Il se réservait deux parts pour son compte, en
accordait une à Riffe et partageait la dernière
entre les deux nouveaux associés. Ces derniers s'engageaient
à faire un premier versement de 80 florins qu'ils devaient
renouveler peu de temps après. Cette association ne fut
pas de longue durée. Deux circonstances en amenèrent
la dissolution. D'abord ils l'avaient formée, en vue
de l'exploitation de leur secret, à l'occasion de la
foire d'Aix-la-Chapelle, qui devait avoir lieu en 1439; et ils
avaient à peine commencé leur travail qu'ils apprenaient
la remise de cette foire à l'année suivante. En
second lieu, André Dritzehen et André Heilmann
étant venus à Saint-Arbogaste, où travaillait
Gutenberg, virent que celui-ci « leur avait caché
plusieurs secrets, ce qui ne leur plut pas ». Ils rompirent
alors leur société et en formèrent une
nouvelle, après avoir exigé de Gutenberg qu'il
ne leur «cachât aucun des secrets qu'il connaissait
» (déposition de Stocker). Ils fixèrent,
en outre, la quotité des versements que chacun d'eux
devait opérer. André Dritzehen parait être
celui des trois associés qui prêta à Gutenberg
le concours le plus utile. Il ne put résister au surmenage
qu'il s'imposa et mourut à la peine. Ses frères
et héritiers demandèrent à lui succéder
dans la société, mais Gutenberg refusa. Ils lui
intentèrent alors un procès pour obtenir la restitution
des sommes qu'André Dritzehen avait versées comme
associé. Le tribunal se prononça contre eux, après
avoir entendu plusieurs témoins aux dépositions
desquels sont empruntés les renseignements qui précèdent.
Malgré ce succès, la société ne
parait pas avoir continué ses travaux. Il ne lui était
déjà plus possible de profiter de la foire d'Aix-la-Chapelle.
Gutenberg séjourna néanmoins à Strasbourg,
pendant plusieurs années, mais on ne sait pas ce qu'il
y fit.
Quelle conclusion
faut-il maintenant tirer des témoignages produits au
cours de ce procès? Quel était donc le secret
que Gutenberg cachait avec tant de soin? Quels étaient
les procédés nouveaux dont la foire d'Aix-la-Chapelle
pouvait rendre l'exploitation utile? Est-ce bien d'imprimerie
qu'il s'occupait et non pas d'une invention industrielle quelconque?
Tous ceux qui ont étudié sans passion les pièces
de ce procès se sont arrêtés à une
conclusion affirmative. Elle est à peu près unanimement
adoptée aujourd'hui. Il suffit pour se convaincre de
rapprocher les déclarations faites par certains témoins.
L'un d'eux (Laurent Beldeck), en effet, raconte qu'il fut envoyé
par Gutenberg à Claus Dritzehen, l'un des deux frères
d'André Dritzehen, pour lui recommander de « ne
montrer à personne la presse (die Presse) qu'il avait
sous sa garde », depuis la mort de ce dernier, et pour
le prier, en outre, « d'aller à la presse et de
l'ouvrir au moyen des deux vis, qu'alors les pièces se
détacheraient les unes des autres », et qu'après
cela « personne n'y pourrait rien voir ni comprendre ».
Un autre (Antoine Heilmann) dit que Gutenberg fit un jour prendre
par son valet, chez André Dritzehen « les formes
(formen), afin qu'il put s'assurer qu'elles avaient été
séparées ». L'orfèvre Flans Dünne
déclare qu'il a gagné avec Gutenberg « près
de 100 florins, seulement pour les choses qui appartiennent
à l'impression (das zu dem trucken gehret) ».
Il est enfin parlé, dans la sentence, de l'achat fait
par Dritzehen de « plomb et autres choses nécessaires
au métier ». Bien qu'on ne puisse appliquer rigoureusement
la terminologie typographique à l'interprétation
de ces témoignages, ils nous paraissent prouver que,
dès 1436, Gutenberg se servit ou chercha tout au moins
à se servir de la presse pour l'impression.»
Les nombreux
travaux dont l'histoire de l'imprimerie a été
l'objet n'ont encore fait pleinement la lumière ni sur
les circonstances dans lesquelles s'est produite cette découverte
féconde, ni sur l'heureux inventeur auquel il faut en
rapporter la gloire. Gutenberg est, il est vrai, celui qui a
réuni le plus de suffrages, mais on verra que ses droits
ne sont pas incontestables. Les études souvent passionnées
qui ont été publiées sur cette question
d'origine, par les chercheurs de tous les pays, ont eu pour
effet de jeter le doute sur des résultats qu'on croyait
acquis et que la tradition avait depuis longtemps consacrés.
Un savant archiviste de Mayence, Bodmann, se voyant accusé
de négligence pour n'avoir trouvé aucun document
nouveau sur Gutenberg, est même allé jusqu'à
en fabriquer plusieurs qui ont naturellement trompé quelques
érudits. On s'explique après cela qu'il soit difficile
d'arriver à la vérité et qu'à la
faveur de cette incertitude une quinzaine de villes aient pu
revendiquer l'honneur d'avoir été le berceau de
cette découverte.
Disons d'abord
que nous prenons ici le mot imprimerie dans son sens le plus
restreint, c.-à-d. comme désignant l'art de reproduire
un texte quelconque, à un nombre plus ou moins grand
d'exemplaires, à l'aide de caractères mobiles,
de la presse et d'une encre spéciale. Ce sont là,
en effet, les trois choses dont la découverte a constitué
l'imprimerie.
L'inventeur
de l'imprimerie est donc celui qui, le premier, s'est servi
de caractères mobiles et a imaginé d'opérer
le tirage du texte ainsi composé, au moyen d'une presse.
La découverte d'une encre spéciale a dû
précéder l'emploi de la presse, mais on conçoit
que cette découverte ait été relativement
facile. La recherche de cet inventeur a été poursuivie
par une double voie. D'un côté, on a réuni
les témoignages laissés par les contemporains
ou par des personnages d'une autorité plus ou moins grande;
de l'autre, on a étudié les premières productions
de l'art nouveau pour en fixer la date et en déterminer
l'auteur. Cette dernière voie ne pouvait conduire à
des résultats rapides et nets. Les premiers imprimeurs
ont, en effet, travaillé dans le plus grand mystère;
et comme ils avaient, en outre, la préoccupation de donner
à leurs volumes les apparences des manuscrits, ils n'y
ont inséré aucun renseignement sur leur personne
ou sur le lieu et la date de leur travail. Aussi peut-on dire
que la découverte de l'imprimerie a été
dominée, dans une certaine mesure, par une idée
déshonnête. Le temps a fait justice de la plupart
des prétentions auxquelles nous avons fait allusion plus
haut. La discussion est aujourd'hui restreinte entre Mayence
et Haarlem, cest-à-dire entre Jean Gutenberg et
Laurent Coster. Nous avons donc à passer en revue les
témoignages divers qui ont été rapportés
sur chacun d'eux; mais il convient d'abord, pour plus de clarté,
de rappeler les principaux faits de leur biographie.
Jean ou
Hans (Henn, Henchin, Hengin) Gensfleisch, dit Gutenberg, naquit
à Mayence, à une date qu'on ne connaît pas,
mais qui doit être très voisine de 1400. Il était
le fils de Friele Gensfleisch et de Else (diminutif d'Elise)
de Gutenberg. On ne sait pas pourquoi le nom de Gutenberg lui
a été donné de préférence
à celui de Gensfleisch. Ce serait, d'après A.
Bernard, à cause d'une maison sise à Mayence et
ainsi appelée que sa mère avait reçue en
dot. On n'a aucun renseignement ni sur ses premières
années, ni sur son éducation. En 1420, il se vit
forcé d'émigrer, à la suite de troubles
dont le parti populaire sortit vainqueur. Gutenberg appartenait,
en effet, à une famille patricienne. On suppose qu'il
se retira à Strasbourg, mais on n'en a pas la preuve.
Il ne parait pas avoir profité de l'amnistie que l'électeur
Conrad III lui accorda, le 28 mars 1434, ainsi qu'à quelques-uns
de ses compatriotes qui avaient suivi son exemple. Sa présence
à Strasbourg n'est sûrement constatée qu'en
1434. II y fait arrêter, en effet, le greffier communal
(Stadschreiber) de Mayence, parce que les magistrats municipaux
de cette ville refusaient de lui payer certaines rentes ou ne
répondaient pas à ses demandes.
En 1439,
Gutenberg eut à soutenir un procès qui présente
le plus grand intérêt, parce que c'est à
son occasion que furent donnés sur ses recherches et
ses travaux les premiers renseignements que nous possédions.
Les pièces de ce procès sont en patois alsacien.
Leur authenticité a été contestée,
à tort, semble-t-il. Elles ont été découvertes
par Schpflin qui les a publiées dans ses Vindiciae
typographicae (Strasbourg, 1760, in-4). On les a depuis réimprimées
et traduites plusieurs fois. Nous signalerons, en particulier,
l'édition, avec traduction en regard, qui en a été
donnée par M. Léon de Laborde, dans son étude
sur les Débuts de l'imprimerie à Strasbourg (Paris,
1840, in-8). On y apprend que Gutenberg conclut un jour, avec
Hans Rifle, maire d'une petite ville voisine de Strasbourg,
un traité pour l'exploitation de procédés
secrets. Il se réservait les deux tiers des profits et
laissait l'autre tiers à son bailleur de fonds. Un peu
plus tard, André Dritzehen et André Heilmann demandèrent
à entrer dans la société. Gutenberg y consentit
et signa, au commencement de 1438, un nouveau contrat d'après
lequel les profits devaient être partagés en quatre
parts. Il se réservait deux parts pour son compte, en
accordait une à Riffe et partageait la dernière
entre les deux nouveaux associés. Ces derniers s'engageaient
à faire un premier versement de 80 florins qu'ils devaient
renouveler peu de temps après. Cette association ne fut
pas de longue durée. Deux circonstances en amenèrent
la dissolution. D'abord ils l'avaient formée, en vue
de l'exploitation de leur secret, à l'occasion de la
foire d'Aix-la-Chapelle, qui devait avoir lieu en 1439; et ils
avaient à peine commencé leur travail qu'ils apprenaient
la remise de cette foire à l'année suivante. En
second lieu, André Dritzehen et André Heilmann
étant venus à Saint-Arbogaste, où travaillait
Gutenberg, virent que celui-ci « leur avait caché
plusieurs secrets, ce qui ne leur plut pas ». Ils rompirent
alors leur société et en formèrent une
nouvelle, après avoir exigé de Gutenberg qu'il
ne leur «cachât aucun des secrets qu'il connaissait
» (déposition de Stocker). Ils fixèrent,
en outre, la quotité des versements que chacun d'eux
devait opérer. André Dritzehen parait être
celui des trois associés qui prêta à Gutenberg
le concours le plus utile. Il ne put résister au surmenage
qu'il s'imposa et mourut à la peine. Ses frères
et héritiers demandèrent à lui succéder
dans la société, mais Gutenberg refusa. Ils lui
intentèrent alors un procès pour obtenir la restitution
des sommes qu'André Dritzehen avait versées comme
associé. Le tribunal se prononça contre eux, après
avoir entendu plusieurs témoins aux dépositions
desquels sont empruntés les renseignements qui précèdent.
Malgré ce succès, la société ne
parait pas avoir continué ses travaux. Il ne lui était
déjà plus possible de profiter de la foire d'Aix-la-Chapelle.
Gutenberg séjourna néanmoins à Strasbourg,
pendant plusieurs années, mais on ne sait pas ce qu'il
y fit.
Quelle conclusion
faut-il maintenant tirer des témoignages produits au
cours de ce procès? Quel était donc le secret
que Gutenberg cachait avec tant de soin? Quels étaient
les procédés nouveaux dont la foire d'Aix-la-Chapelle
pouvait rendre l'exploitation utile? Est-ce bien d'imprimerie
qu'il s'occupait et non pas d'une invention industrielle quelconque?
Tous ceux qui ont étudié sans passion les pièces
de ce procès se sont arrêtés à une
conclusion affirmative. Elle est à peu près unanimement
adoptée aujourd'hui. Il suffit pour se convaincre de
rapprocher les déclarations faites par certains témoins.
L'un d'eux (Laurent Beldeck), en effet, raconte qu'il fut envoyé
par Gutenberg à Claus Dritzehen, l'un des deux frères
d'André Dritzehen, pour lui recommander de « ne
montrer à personne la presse (die Presse) qu'il avait
sous sa garde », depuis la mort de ce dernier, et pour
le prier, en outre, « d'aller à la presse et de
l'ouvrir au moyen des deux vis, qu'alors les pièces se
détacheraient les unes des autres », et qu'après
cela « personne n'y pourrait rien voir ni comprendre ».
Un autre (Antoine Heilmann) dit que Gutenberg fit un jour prendre
par son valet, chez André Dritzehen « les formes
(formen), afin qu'il put s'assurer qu'elles avaient été
séparées ». L'orfèvre Flans Dünne
déclare qu'il a gagné avec Gutenberg « près
de 100 florins, seulement pour les choses qui appartiennent
à l'impression (das zu dem trucken gehret) ».
Il est enfin parlé, dans la sentence, de l'achat fait
par Dritzehen de « plomb et autres choses nécessaires
au métier ». Bien qu'on ne puisse appliquer rigoureusement
la terminologie typographique à l'interprétation
de ces témoignages, ils nous paraissent prouver que,
dès 1436, Gutenberg se servit ou chercha tout au moins
à se servir de la presse pour l'impression.
Il n'est
pas certain que cette tentative ait abouti. Schpflin a
bien cru découvrir plusieurs productions de ce premier
atelier, mais il s'est trompé. On a reconnu depuis que
les ouvrages cités par lui étaient dus à
d'autres imprimeurs. On ne sait donc pas sur quel texte Gutenberg
a fait ses essais. Les renseignements donnés par l'un
des témoins permettent toutefois d'émettre une
conjecture. D'après lui, le secret qu'il s'agissait d'exploiter
était relatif à la fabrication des miroirs (Spiegeln)
qu'on devait vendre à la foire d'Aix-la-Chapelle. M.
Paul Lacroix a émis l'opinion ingénieuse que Spiegeln
devait être pris dans un sens métaphorique et que
cette expression désignait l'un des ouvrages si connus
alors, sous le titre latin de Speculum human salvationis.
Cette hypothèse ne manque pas de vraisemblance, bien
que l'attribution à Gutenberg de l'édition in-fol.
de 269 feuillets du Speculum... latino-germanicum, proposée
par M. Lacroix, ne puisse être admise. Les partisans de
Coster rejettent naturellement cette explication et prétendent
que le principal but de l'association était de fabriquer
des miroirs. A. Bernard attribuerait volontiers à cette
période de la vie de Gutenberg un Donat, en caractères
mobiles, qui est aujourd'hui conservé à la Bibliothèque
nationale, mais cette attribution est toute de sentiment et
ne repose sur aucun indice positif. A. Firmin-Didot, de son
côté, jugeant que l'exécution de quelques
Donats, de la Bible des pauvres ou du Speculum human salvationis
n'avait pu être l'unique but d'une association qui avait
duré trois ans; en arrive à conclure que «
l'impression de la Bible, livre cher, d'un débit considérable,
dont la transcription occupait alors des milliers d'écrivains
» avait seule pu exciter les espérances manifestées
par les associés. D'autres hypothèses ont encore
été faites, mais il est sans intérêt
de s'y arrêter. On est, en fin de compte, obligé
de reconnaître que Schaab a bien résumé
les prétentions de Strasbourg et celles de Mayence, lorsqu'il
a dit, à l'Institut, en réponse à Knig
: Oui, je vois le berceau de l'enfant à Strasbourg, mais
je ne vois d'enfant qu'à Mayence.
Quelques
années, en effet, après les tentatives de Strasbourg,
on trouve Gutenberg à Mayence. Le premier acte qui constate
positivement sa présence dans cette ville est du 16 oct.
1448. C'est un contrat par lequel un de ses parents se porte
garant pour lui d'un prêt de 150 florins. On peut croire
que cette somme fut empruntée par Gutenberg pour couvrir
ses frais de recherches ou préparer la continuation de
ses travaux. Mais ces maigres ressources furent vite épuisées.
En 1450, il recourut à un bailleur de fonds, un banquier
appelé Jean Fust, qui ne paraît avoir eu d'autre
mérite que de comprendre ses projets et d'en pressentir
les avantages financiers. Un traité fut conclu sur les
bases suivantes : 1° l'association devait durer cinq ans;
2° Fust avançait, moyennant un intérêt
de 6 %, une somme de 800 florins pour permettre l'établissement
de l'imprimerie; 3° ce prêt était gagé,
jusqu'à son remboursement intégral, sur les instruments
employés; 4° après l'installation, Fust devait,
en outre, payer annuellement à Gutenberg 300 florins
pour les frais de main-d'uvre, les gages des domestiques,
le loyer, le chauffage, le parchemin, le papier, l'encre, etc.,
à la condition qu'une part lui serait faite dans les
bénéfices. Gutenberg s'était logé
dans une maison de son oncle qui, après avoir été
connue sous le nom de Zum Jungen, fut appelée plus tard
maison de l'Imprimerie. Les frais d'installation dépassèrent
ses prévisions et il dut conclure, en 1452, un nouvel
arrangement avec son banquier. Fust consentit à ne pas
réclamer les intérêts stipulés par
le premier contrat, mais il se libéra, par un versement
unique de 800 florins, des sommes qu'il aurait dût payer
pendant les trois années que devait encore durer l'association.
Cette libération anticipée lui assurait donc un
bénéfice de 100 florins. Au bout des cinq ans,
c.-à-d. en 1455, Gutenberg ne se trouva pas, malgré
ses efforts, en mesure de faire face à ses engagements.
Fust lui intenta alors un procès, qu'il eut d'autant
moins de peine à gagner que Gutenberg avait laissé
mettre dans le contrat des termes plus explicites. Un jugement
du 6 nov. 1455 le condamna à rembourser le capital et
les intérêts de l'argent prêté ou
à abandonner tout son matériel. C'est à
ce dernier parti, quelque pénible qu'il fut, que Gutenberg
dut se résoudre. Il ne tarda pas, en outre, à
quitter la maison Zum Jungen pour s'installer dans la maison
de sa mère, dite de Gutenberg (Bonimontis).
On a toutefois
la preuve qu'il ne renonça pas à l'imprimerie.
D'après un passage célèbre de la Chronique
anonyme des souverains pontifes, imprimée à Rome,
en 1474, par Ph. de Lignamine, Gutenberg aurait, en effet, tiré,
en 1459, 300 feuilles par jour. Il fut aidé, pense-t-on,
par l'un de ses parents, Bechtermuntze. Il dut même s'associer
un peu plus tard avec le docteur Conrad Homery, car après
sa mort celui-ci fut mis en possession des formes, caractères,
outils et autres instruments relatifs à l'imprimerie
qui lui avaient appartenu. Gutenberg avait cessé, en
1457, de payer au chapitre de Saint-Thomas de Strasbourg une
rente de 4 livres qu'il lui devait. Il fut vainement assigné
à deux reprises, en 1461 et 1467, ainsi que sa caution
Martin Brechter, devant la chambre impériale de Rottweil,
en Souabe. Le chapitre finit par renoncer à sa créance.
Malgré cette triste situation, Gutenberg n'en continua
pas moins à jouir de la considération publique.
On ne s'expliquerait pas autrement, en effet, qu'Adolphe de
Nassau lui eut accordé, par un diplôme de 1465,
le titre de gentilhomme de sa cour avec diverses rémunérations.
Gutenberg mourut à Mayence, au commencement de 1468,
probablement en février, et fut enterré au couvent
des franciscains. Un de ses parents, Adam Gelthus, lui fit ériger
un monument que Wimpheling dit avoir encore vu, au commencement
du XVIe siècle, et sur lequel était gravée
l'épitaphe suivante : D. 0. M. S. Joanni Genszfleisch,
amis impressorie reperlori, de omni natione et lingua optime
merito, in nominis sui memoriam immortalem Adam Gelthus posuit.
Ives Vittich fit placer, quelques années après,
une seconde inscription sur la maison même qu'avait habitée
Gutenberg, après le procès de 1455, et dans laquelle
il avait du mourir : Jo. Gulenburgensi Montino, qui primus omnium
literas a are imprimendas invenit, hac acte de orbe loto bene
merenti Ivo Witigisis hoc saxum pro monimento posuit MDVIII.
Aucune de ces inscriptions n'a été conservée.
La première a été rapportée par
Wimpheling et la seconde par Serrarius.
Nous aurions
maintenant à passer en revue les impressions qui peuvent
être attribuées à Gutenberg, car par une
fatalité singulière, son nom ne se trouve sur
aucun volume, et les pièces de ses deux procès
ne fournissent, à ce sujet, ni un titre ni une indication
précise, mais ces détails seront mieux à
leur place à la suite de ceux que nous avons à
donner sur Laurent Coster et ses travaux.
Les renseignements
réunis sur Gutenberg ne sont pas aussi nombreux et aussi
explicites qu'on le souhaiterait; ils sont tout au moins tirés
de documents dont l'authenticité est incontestable. Ceux
qu'on a sur Coster sont puisés à une source unique
et de second ordre, qu'on ne peut contrôler et dont on
ne saurait accepter, par suite, le témoignage sans de
sérieuses réserves. Tout ce qu'on sait, en effet,
de celui que beaucoup de savants n'ont pas craint d'appeler
l'inventeur de l'imprimerie, est tiré d'un ouvrage d'Adrien
de Jonghe (Junius), intitulé Batavia et publié
à Leyde, en 1588, in-4. Cet ouvrage a été
composé, de 1565 à 1569, sur la demande des États
de Hollande, mais il n'a été imprimé qu'après
la mort de son auteur, survenue le 10 juin 1575. Le passage
relatif à Coster est dans le chapitre XVII. Il est trop
long pour que nous puissions le reproduire ici dans son entier:
il nous suffira d'en donner les parties essentielles, d'après
la traduction qui en a été faite par A. Bernard
: « Il y a cent vingt-huit ans demeurait à Haarlem
un nommé Laurent, [fils de] Jean, surnommé sacristain
on marguillier [koster], de la charge lucrative et honorable
que sa famille, très connue sous ce nom, possédait
alors par droit d'héritage; c'est celui-là même
qui, ayant mérité une gloire supérieure
à celle de tous les conquérants, peut revendiquer
à juste titre l'honneur de l'invention de l'art typographique,
honneur usurpé aujourd'hui par d'autres. Se promenant
un jour dans le bois voisin de la ville, Laurent se prit à
façonner des écorces de hêtre en forme de
lettres, desquelles, en les renversant et imprimant successivement
une à une sur une feuille de papier, il obtint, en s'amusant,
des versets [ou petites sentences] destinés à
servir d'exemple à ses petits-fils. Cela ayant heureusement
réussi, il se mit, en homme ingénieux et habile
qu'il était, à méditer dans son esprit
quelque chose de plus sérieux. Et d'abord, aidé
de son gendre Thomas, [fils de] Pierre, il imagina une sorte
d'encre plus visqueuse et plus tenace que l'encre ordinaire,
parce qu'il avait éprouvé que celle-ci s'étendait
trop, et c'est par son moyen qu'il reproduisit des planches
gravées avec figures, auxquelles il ajouta des caractères.
J'ai vu en ce genre un livret, premier et grossier essai de
ses travaux, imprimé par lui d'un côté seulement
et non sur le verso; c'était un livre composé
dans la langue du pays par un auteur anonyme et ayant pour titre:
Miroir de notre salut. On remarquait, dans ce premier produit
d'un art encore au berceau, que les pages opposées étaient
réunies dos à dos avec de la colle, pour que les
côtés vides n'apparussent pas comme une difformité.
Plus tard, il employa pour ses caractères du plomb au
lieu de hêtre; puis il les fit en étain pour que
la matière fût moins flexible, plus solide et plus
durable. Le goût du public étant naturellement
favorable à l'invention, l'amour de Laurent pour son
art s'en accrût, et aussi le besoin d'étendre ses
travaux. Il joignit, à cet effet, aux membres de sa famille
des ouvriers étrangers, ce qui fut l'origine du mal.
Parmi ces aides se trouvait un nommé Jean, soit qu'il
fût, comme je le soupçonne [Jean] Faust, au surnom
de mauvais augure, infidèle et funeste à son maître,
soit que ce fût un autre du même nom. Dès
que ce Jean, initié sous la foi du serment aux travaux
typographiques, se vit assez habile dans l'assemblage des lettres,
dans les procédés de la fonte des caractères
et dans les autres parties de l'art [il résolut d'en
tirer parti pour lui-même]. Saisissant l'occasion on ne
peut plus propice de la nuit de Noël, il s'introduit dans
le magasin des types, qu'il fouille tout entier, fait un paquet
de ce qu'il y a de plus précieux parmi les instruments
inventés avec tant d'art par son maître et, chargé
de son larcin, il s'enfuit de la maison. Il gagna d'abord Amsterdam,
ensuite Cologne, et de là se rendit à Mayence.
Ce qu'il y a de certain, c'est que ce fut un an environ après
le vol, vers l'année 1442, que parurent, avec les types
mêmes qu'avait employés Laurent de Haarlem, le
Doctrinale d'Alexandre Gallus et les traités de Pierre
d'Espagne. »
La question
des origines de l'imprimerie serait résolue si l'on pouvait
accepter les principaux détails de ce témoignage.
Il n'en est malheureusement pas ainsi. On a fait au récit
de Junius de sérieuses objections. D'abord on s'est étonné,
et à juste titre, d'une réclamation si tardive.
On s'est moins préoccupé, il est vrai, au XVIe
siècle qu'on ne le fait depuis, de savoir à qui
revenait la gloire d'une si belle découverte, mais il
n'en est pas moins très surprenant de voir prononcer,
pour la première fois, le nom de cet heureux inventeur
cent vingt-huit ans après sa mort. Les recherches auxquelles
on s'est livré dans les archives de Haarlem n'ont pas
donné de résultat. On a relevé dans des
comptes des mentions relatives à des personnages du nom
de Laurent Janssoon ou fils de Jean, mais aucune des identifications
qu'on a proposées ne paraît acceptable. Tout ce
qu'on peut affirmer, c'est qu'il a réellement existé,
dans cette ville, une ou plusieurs familles du nom de Coster.
On a dit, de plus, qu'il était difficile d'admettre que
Jean, le voleur, ait pu, pendant une messe de Noël, désorganiser
complètement une imprimerie, mais peut-être ne
faut-il entendre par les mots instrumentorum suppellectilem,
employés par Junius, qu'un choix d'outils portatifs.
Il est ensuite peu croyable qu'un pareil vol n'ait donné
lieu ni à une plainte, ni à des poursuites, alors
qu'on savait où s'était réfugié
le voleur. Or, à partir de 1439, la Hollande a joui d'une
grande tranquillité et on aurait conservé des
traces d'un pareil procès, s'il avait jamais été
fait. Certains bibliographes ont, en outre, rejeté toute
la partie de la déclaration de Junius relative à
l'impression à Mayence, en 1442, avec les types volés
à Coster, d'un Doctrinale d'Alexandre de Villedieu, mais
A. Bernard a fait remarquer qu'on avait trouvé de nombreux
fragments d'une édition de ce Doctrinale, dont les caractères
présentaient une ressemblance frappante avec ceux du
Speculum. Enfin, ce que rapporte Jacques Wimpfeling, dans son
Catalogus episcoporum Argentinensium, des recherches faites
à Mayence par plusieurs personnes, au moment de l'arrivée
de Gutenberg, vers 1445, peut bien s'appliquer à cet
ouvrier infidèle: Cum is Moguntiam descenderet, ad alios
quos dam in hac arte similiter laborantes... ea ars completa
et consumala fuit.
Les découvertes
de Cosser se placent entre 1426 et 1440. Son heureuse promenade
ne peut être, en effet, postérieure à 1426,
parce que le bois dans lequel le hasard l'a si bien servi fut
détruit à cette date, et on sait que l'année
1440 est donnée par conjecture, d'après le récit
de Junius, comme celle de sa mort. Ces conclusions sont indirectement
appuyées par les témoignages en faveur de la Hollande
dont nous parlerons plus loin. Toutefois, rien de ce qu'on a
pu dire en leur faveur n'est de nature à produire une
conviction scientifique.
Jusqu'à
ces dernières années, l'étude des origines
de l'imprimerie pouvait se limiter à l'examen des prétentions
respectives de Coster et de Gutenberg, ou des villes de Haarlem,
de Strasbourg et de Mayence. Les contrats découverts
à Avignon, en 1890, par M. l'abbé Requin, dans
des minutes de notaires, apportent de nouveaux éléments
au problème, sans en donner d'ailleurs la solution. Ces
contrats nous apprennent qu'un orfèvre de Prague, Procope
Waldfoghel, établi à Avignon, dès le début
de l'année 1444, enseigna à un juif de la ville,
Davin de Caderousse, l'art d'écrire artificiellement.
Ce juif se proposait, semble t-il, de faire servir cet art nouveau
à la vulgarisation des livres hébraïques.
En effet, deux ans après, le 10 mars 1446, Waldfoghel
s'engage à lui fournir un outillage complet : Promisit
et convenit eidem judeo ipsi facere, et factas reddere, et restituere
viginti septem litteras ebraycas, formatas, scisas in ferro...
ana cum ingeniis de fuste, de stagno et de ferro. Le 26 du même
mois, il lui remet tout ce qui était nécessaire
pour la reproduction de textes latins: Omnia artifïcia,
ingenia et instrumenta ad scribendum artificialiter in litera
latina. Dans un acte passé avec un autre associé,
le 4 juil. 1444, Procope donne des renseignements encore plus
précis; il reconnaît avoir chez lui 2 alphabets
en acier, 2 formes en fer, 1 vis en acier, 48 formes en étain
et diverses autres formes propres à l'art d'écrire
artificiellement : duo abecedaria calibis et duas formas ferreas,
unum instrumentum calibis, vocatum vitis, quadraginta octo formas
stangni, necnon diversas alias formas ad artem scribendi pertinentes.
Procope n'ayant pas, en effet, des ressources suffisantes pour
exploiter seul l'industrie de l'écriture artificielle,
avait dû chercher des bailleurs de fonds. Il en avait
trouvé plusieurs, mais, soit défaut d'entente,
soit manque d'argent, les sociétés qu'il avait
formées ne semblent pas avoir prospéré.
M. l'abbé Requin n'a pas rencontré sur lui de
pièce postérieure à celle de 1446. On n'a,
en outre, signalé aucun spécimen de ses productions,
à supposer toutefois qu'il soit arrivé à
des résultats.
Les expressions
employées dans ces contrats sont trop explicites et trop
claires pour qu'on puisse avoir des doutes sur leur signification.
L'art d'écrire artificiellement, dont il est parlé,
est bien certainement l'art de l'imprimerie. On doit même
reconnaître que l'outillage employé par Waldfoghel,
en 1444, est de beaucoup plus perfectionné que celui
dont les termes du procès de 1439 permettent d'affirmer
l'existence chez Gutenberg. Il ne faudrait pas en conclure pour
cela que cet orfèvre de Prague ait passé par Strasbourg,
en venant à Avignon, et y ait surpris le secret de l'art
qu'il devait ensuite chercher à exploiter. Rien n'autorise
une pareille supposition: Il ne nous semble pas, d'un autre
côté, qu'on puisse le proclamer l'inventeur de
l'imprimerie. Avant d'en arriver aux conclusions qui nous paraissent
se dégager des faits que nous venons d'exposer, il convient
d'interroger la tradition et de savoir quel est celui de ces
inventeurs que désignent les meilleurs témoignages.
On ne cite
qu'un seul témoignage en faveur de Coster, celui de Junius,
mais on en possède plusieurs en faveur de la Hollande.
Ce sont ces témoignages généraux qui nous
paraissent corroborer le récit de Junius. Ils permettent,
tout au moins, de conclure que si l'histoire de Coster n'est
pas vraie dans tous ses détails, elle contient pourtant
une part de vérité. Si elle est le résultat
d'une légende, comme on l'a souvent dit, cette légende
a eu, comme point de départ, un fait historique.
Le premier
et peut-être le plus important de ces témoignages
est celui de la Chronique de Cologne, imprimée en 1499.
L'auteur anonyme de cette chronique dit expressément,
en se réclamant de l'autorité d'Ulric Zell, que
les premiers essais d'imprimerie furent tentés en Hollande
:
«
Quoique l'art, tel qu'on le pratique actuellement, ait été
trouvé à Mayence, cependant la première
idée vient de la Hollande et des Donats qu'on imprimait
dans ce pays auparavant. De ces Donats date donc le commencement
de cet art. » Mariangelo Accurse reconnaît aussi
à la hollande le rôle d'initiatrice. Il avait écrit,
en effet, sur un exemplaire d'un Donat, qui tomba ensuite entre
les mains d'Alde le Jeune, la note suivante : Impressus autem
est hic Donatus... anno 1450. Admonitus certe fuit ex Donato
Hollandiae, prius impresso in tabula incisa. Jean van Zuyren,
bourgmestre de Haarlem, revendique naturellement pour son pays,
dans un Dialogus de prima atlis typographicae inventione, écrit
au plus tard en 1561, l'honneur d'avoir posé les premiers
fondements de l'édifice nouveau, « fondements grossiers
sans doute, mais cependant les premiers... rudia fortasse sed
tamen prima ». Il ne manque pas, néanmoins, d'ajouter
que la gloire d'avoir perfectionné et vulgarisé
cet art revient à Mayence : Nihil tamen Moguntiensi quicquam
reipublicae unquam detractum volo. Coornhert déclare,
dans la dédicace de sa traduction hollandaise des Offices
de Cicéron, imprimée à Haarlem en 1563,
«qu'il a entendu dire que l'art de la typographie avait
été d'abord découvert dans la ville de
Haarlem, bien que d'une façon tout à fait grossière,
mais que cet art, ayant été transporté
à Mayence par un valet infidèle, y fut rapidement
amélioré ». Louis Guicciardini se fait l'écho
de cette tradition dans sa Descrizione di tutti i Paesi Bassi,
publiée à Anvers en 1567, mais il ajoute qu'il
ne veut pas se constituer juge de ce qu'il y a de vrai. Des
passages plus ou moins affirmatifs qu'il est inutile de rapporter
ont encore été signalés dans les ouvrages
de Georges Bruyn (Braunius), Civitates orbis terrarum (Cologne,
1570-88, in-fol.); d'Abraham Ortelius, Thea trum orbis terrarum
(Anvers, 1570, in-fol.); de Michel von Eytzing ou Eytzinger,
Leo Belgicus (Cologne, 1583, in-fol.); de Mathias Quad (Quadus),
etc., etc. A ces témoignages, il faut en joindre un dernier
dont l'autorité nous parait très grande. Il se
trouve dans les Mémoriaux de Jean Le Robert, abbé
de Saint-Aubert de Cambrai, qui sont aujourd'hui conservés
aux archives du dép. du Nord, à Lille. On y lit,
en effet, les deux passages suivants :« Item, pour 1 Doctrinal
getté en molle (c.-à-d. imprimé) anvoiet
querre à Bruge par Marquet, 1 escripvain de Vallenciennes,
ou mois de jenvier XLV (1446, n. s.) pour Jaquet, XX s. t. S'en
heult Sandrins 1 pareil que l'église paiia... Item, envoiet
Arras 1 Doctrinal pour apprendre ledit d. Girard, qui fu accatez
a Vallenciennes, et estoit jettez en molle, et cousta XXVIII
gr. Se me renvoia led. Doctrinal, le jour de Toussaint l'an
LI, disans qu'il ne falloit rien et estoit tout faulx. S'en
avoit accaté 1, XX pattars, en papier. » Or, comme
l'expression « getté en molle » est constamment
employée dans les documents du XVe siècle pour
désigner un ouvrage imprimé avec des caractères
mobiles, on doit conclure de ces deux passages que des livres
imprimés sur vélin et sur papier étaient
vendus dans les Flandres en 1445-46, c.-à-d. à
une date où les ateliers de Mayence n'avaient encore
rien produit. Et, à qui attribuer ces uvres, sinon
à des Hollandais ? Nous verrons plus loin dans quelle
mesure l'examen des premières productions typographiques
de la Hollande confirme cette conclusion. Passons, en attendant,
aux témoignages en faveur de Gutenberg.
Le premier
de ces témoignages remonte à 1468. Il émane
de Pierre Schoiffer, le gendre de Fust et le continuateur de
ses travaux. Dans une pièce de vers, placée par
lui à la fin de son édition des Institutes de
Justinien, Gutenberg (car il semble bien être l'un des
deux Jean dont il est parlé) et Jean Fust sont proclamés
les premiers typographes du monde. On voit que Schoiffer, mû
par une reconnaissance excessive ou par un sentiment de vanité
bien compréhensible, veut faire partager à son
beau-père la gloire de l'invention de l'imprimerie. Quatre
ans après, en 1472, on rencontre un témoignage
dont le sens n'est plus douteux et dont l'autorité n'est
pas moins considérable. C'est celui des premiers imprimeurs
de Paris : Ulric Gering, Michel Friburger et Martin Krantz.
Il est indirectement rapporté par Guillaume Fichet, dans
une lettre écrite par lui le 1er janv. 1472, à
Robert Gaguin. Une reproduction héliographique de cette
lettre a été publiée, en 1889, par M. L.
Delisle, d'après l'exemplaire unique conservé
à la bibliothèque de l'université de Bâle.
L'illustre Savoisien déclare avoir entendu dire (et de
qui l'aurait-il entendu, sinon de la bouche de ceux qu'il avait
appelés) que l'inventeur de l'imprimerie était
un certain Jean surnommé Gutenberg : Ferunt enim, illic,
haud procul a civitate Maguncia, Joannem quemdam fuisse, cui
cognomen Bonemontano, qui primus olim impressoriam artem excogitaverit.
Or, Martin Krantz passe pour être un parent de Pierre
Krantz qui figure comme témoin dans le procès
de 1455. Et on sait, dun autre côté, que
Michel Friburger et Ulric Gering étudiaient à
Bâle, en 1461, à la veille du siège de Mayence.
Ils devaient être, par suite, bien renseignés.
Le passage
de la Chronique des souverains pontifes de Ph. de Lignamine,
imprimée en 1473, dont il a été question
plus haut, ne saurait être invoqué, quoi qu'on
en ait dit, pour la question d'origine. Il faut descendre jusqu'en
1483, pour trouver un autre témoignage explicite en faveur
de Gutenberg. Mathias Palmerais déclare dans sa continuation
de la Chronique d'Eusèbe, publiée cette année-là
à Venise, que l'art d'imprimer des livres fut inventé
par Jean Gutenberg à Mayence, en 1440. Nous avons déjà
rapporté, à propos de Coster, le témoignage
d'Ulric Zell inséré dans la Chronique de Cologne.
Ajoutons seulement que ce témoignage est un des plus
sérieux quon puisse faire valoir, parce que Ulric
Zell, introducteur de l'imprimerie à Cologne en 1462,
avait appris son art à Mayence et s'était, par
suite, trouvé bien placé pour connaître
la vérité.
À
ces témoignages, on pourrait joindre celui de Jean Schoiffer,
fils et successeur de Pierre Schoiffer, s'il n'avait pris soin
lui-même, pour des motifs sans doute très semblables
à ceux qui avaient poussé son père, d'en
diminuer l'autorité. Après s'être donné,
en 1503, dans son édition du Mercurius Trismegistus,
comme le représentant d'une famille dont un des membres
avait eu l'honneur de découvrir l'art de la typographie,
il fait, deux ans plus tard, en 1505, dans sa dédicace
à l'empereur Maximilien, d'une traduction allemande de
Tite Live, éditée par lui, la déclaration
suivante : « C'est à Mayence que, primitivement,
l'art admirable de l'imprimerie a été inventé
surtout par l'ingénieux Jean Gutenberg, l'an 1450; il
fut postérieurement amélioré et propagé
pour la postérité par les capitaux et les travaux
de Jean Fust et de Pierre Schoiffer. » Ces termes sont
formels. En 1509, néanmoins, il change d'avis. Dans son
Breviarium Moguntinum, imprimé à cette date, il
n'attribue plus qu'à son aïeul Jean Fust la découverte
« de cet art mémorable, et il renouvelle cette
affirmation dans le célèbre colophon du Compendium
sive breviarium... de origine regum et gentis Francorum de Trithême,
publié en 1515. Il fit même si bien qu'il put obtenir,
en 1518, de l'empereur Maximilien, un privilège dans
lequel il est rendu hommage à « l'ingénieuse
invention de la chalcographie » par son aïeul. On
a cherché à expliquer ces contradictions et on
a fait remarquer que la préface dans laquelle Schoiffer
reconnaissait les droits de Gutenberg, était «
écrite en allemand, langue du peuple et des ouvriers
qui, sachant mieux que tous autres ce que Gutenberg avait fait,
ne pouvaient être trompés », tandis que les
souscriptions de 1509 et 1515 étaient en latin, «
langue incomprise du peuple et des ouvriers ». Sans rejeter
absolument cette explication, il semble plus raisonnable de
croire que, dès le commencement du XVIe siècle
et peut être dès la fin du XVe, des traditions
vagues ou des légendes s'étaient établies,
à la faveur des incertitudes dont l'origine de l'imprimerie
était déjà entourée, et que peu
de personnes étaient à même de les discuter
avec compétence.
Cette revue
des témoignages peut être arrêtée
ici, parce que ceux qu'on rencontre dans le cours du XVIe siècle
en faveur de Gutenberg, pour nombreux qu'ils soient, n'aug mentent
pas d'une manière sensible l'autorité de la tradition.
Il nous
reste, maintenant, à dire ce que l'examen des premières
productions de l'imprimerie apporte pour la solution du problème.
Il s'agit de savoir, en d'autres termes, si on peut faire une
réponse précise aux deux questions suivantes.
Quel est le premier ouvrage imprimé en caractères
mobiles et par qui a-t-il été imprimé?
Ce serait arriver, par une autre voie, à la conclusion
désirée. Malheureusement, cette voie est moins
bonne que la première et donne des résultats plus
contestables. La part de l'hypothèse y est encore plus
grande.
L'ouvrage,
imprimé en caractères mobiles, qui, de l'avis
des meilleurs bibliographes, présente les caractères
les plus marqués d'ancienneté, est le Speculum
humanae salvationis. On en connaît quatre éditions
qui paraissent sorties du même atelier. Deux sont en latin
et deux en hollandais. Elles sont ornées de gravures
sur bois. Personne ne conteste plus aujourd'hui que le texte
n'en ait été imprimé avec des caractères
mobiles. Il faut toutefois faire une exception pour l'une d'elles,
dont vingt pages ont été tirées avec des
planches de bois. Tous les feuillets sont d'ailleurs anopistographes,
c.-à-d. qu'ils ne sont imprimés que d'un seul
côté. Ces éditions marquent vraiment la
transition de la xylographie à l'imprimerie, telle que
nous l'entendons. On a cru pendant longtemps que les caractères
employés pour ces impressions étaient en bois,
mais A. Bernard a démontré qu'il ne pouvait en
être ainsi. Il n'eut pas été possible d'en
faire le tirage. Les imperfections qu'ils présentent
ont amené à penser qu'ils n'avaient pas été
fondus avec les procédés de Gutenberg et de ses
collaborateurs. « Cette fonte primitive, dit A. Bernard,
a dû être faite dans du sable, à l'aide de
modèles gravés sur bois. » On se trouve
donc, très probablement, avec ces Speculum, en présence
des premiers essais d'imprimerie. Et comme deux des éditions
qui en ont été données sont en hollandais,
c'est en Hollande qu'il faut en placer l'origine. C'est, en
effet, à Coster que beaucoup de critiques en font honneur,
acceptant sur ce point le fameux témoignage de Junius.
En tout cas, on s'accorde à reconnaître que l'impression
de cet ouvrage, qu'elle soit de Coster ou d'un autre, qu'elle
ait été faite à Haarlem ou à dans
une autre ville des Pays-Bas, est antérieure à
toutes les productions des ateliers de Mayence.
Quelles
conclusions faut-il enfin tirer de ces hypothèses et
de ces témoignages contradictoires? Celle qui nous parait
d'abord s'imposer avec la dernière évidence, c'est
qu'il n'est pas possible, dans l'état actuel de la question,
de désigner l'inventeur de l'imprimerie. Il semble même
qu'il faille désespérer de le trouver jamais.
Cette découverte, en effet, n'appartient, en réalité,
comme on l'a très bien dit, « ni à une année,
ni à un peuple ». Elle était devenue une
véritable nécessité par suite des progrès
de la civilisation. C'est pour cela qu'elle fut, dans le second
quart du XVe siècle, l'objet de tant de recherches. Aussi
n'y a-t-il pas lieu de s'étonner qu'il en soit question,
à des dates très voisines, en Hollande, sur les
bords du Rhin et à Avignon. II ne sera probablement jamais
possible de dire avec précision quelle est la part de
découverte qui revient à chacun de ces pays. Voici
toutefois ce qui, pour l'instant, paraît le plus vraisemblable.
C'est bien certainement dans les Pays-Bas qu'ont dû être
fait les premiers essais; mais, soit que l'outillage fût
incomplet, soit que les procédés employés
pour la gravure ou la fonte des caractères fussent imparfaits,
ce qu'on est convenu d'appeler l'école de Haarlem n'a
laissé que des uvres dun art rudimentaire.
Tout en reconnaissant à la Hollande l'honneur d'avoir
vu naître l'inventeur des caractères mobiles, il
convient donc de revendiquer pour Gutenberg celui d'avoir découvert
la presse et perfectionné, pour tout le reste, les procédés
antérieurs. C'est lui,en effet; qui a dû trouver
« le véritable secret pratique si longtemps cherché
». On ne s'expliquerait pas les témoignages si
nombreux et si sérieux qui parlent en sa faveur, si la
typographie ne lui devait beaucoup. Il faut, par conséquent,
lui conserver la gloire d'être, sinon le premier, du moins
le véritable inventeur de l'imprimerie.
Nous avons dit que les plus anciennes impressions ne portaient
aucune mention de date, de lieu d'impression ou de nom d'imprimeur.
On n'en a pas moins dressé une liste des ouvrages qu'on
pouvait attribuer d'un côté à Coster ou
à un atelier des Pays-Bas, et de l'autre à Gutenberg
et aux ateliers de Mayence. Sans discuter ces attributions,
nous devons toutefois signaler les ouvrages qui en sont l'objet.
On reconnaît
une origine hollandaise non seulement aux quatre éditions
du Speculum human salvationis dont nous avons parlé,
mais encore aux ouvrages suivants 1° Donat, De Octo Partibus
orationis, éditions qui portent les nº 7, 8, 9,
10 et 12, dans le Catalogue des vélins de la Bibliothèque
du roi de Van Praet, t. IV (1822), p. 6-9; 2° Cato, Disticha
de moribus; 3° Alexander Gallus, Doctrinale puerorum; 4
° L.Valla, Facecie morales; 5° F.Petrarcha, De Casibus
virorum illustrium ac faceciis tractatus, 6° Horarium ou
Abecedarium, découvert, en 1751, par Enschedé.
On n'a pas
encore fixé d'une manière définitive la
liste des impressions qu'on doit attribuer à Gutenberg.
Voici les résultats qui paraissent certains. Le grand
ouvrage qu'il imprima après s'être associé
avec Fust et qui l'entraîna à des dépenses
considérables ne peut être que la Bible ; et de
toutes les Bibles anonymes qu'on possède, celle qui répond
le mieux aux conditions voulues est la Bible de 42 lignes, dite
Bible Mazarine. On l'appelle ainsi parce que c'est l'exemplaire
du cardinal Mazarin, conservé aujourd'hui à la
bibliothèque Mazarine qui a le
premier attiré l'attention des bibliographes. Elle était
certainement imprimée au commencement de 1456, car les
deux volumes de l'exemplaire sur papier qu'en possède
la Bibliothèque nationale de Paris sont terminés
chacun par une souscription latine dans laquelle il est dit
qu'ils furent enluminés et reliés par un certain
Henri Cremer, le premier, le 24 août, et le second, le
15 août de cette même année. Aucun autre
atelier n'aurait pu produire, à cette date, une oeuvre
de cette importance. Il est à remarquer, en effet, que,
en 1454, Mayence possédait déjà une seconde
imprimerie. C'est la conclusion qu'amène à tirer
l'examen des différentes éditions données
en 1454 et 1455 des Lettres d'indulgences.
Cette première
attribution une fois établie, on a recherché les
impressions faites avec les caractères de cette Bible,
et on est ainsi arrivé à reconnaître que
Gutenberg avait publié plusieurs Donats et deux éditions
des Lettres d'indulgences.Ces Lettres sont les premiers textes
imprimés avec date. A. Bernard attribue encore à
Gutenberg, et avec assez de raison, les caractères du
Psautier de 1457, d'abord parce qu'ils présentent de
la ressemblance avec ceux de la Bible et ensuite parce que Schoiffer,
à qui on en fait honneur, n'aurait pas eu le temps, pendant
les dix-huit mois qui s'écoulèrent entre le jugement
du 6 nov.1455 et la date d'impression de l'ouvrage (15 août
1457), de les faire graver et fondre, puis de les employer enfin
à la composition et au tirage de son livre.
D'autres
impressions ont encore été revendiquées
pour Gutenberg, mais avec moins de probabilité. Elles
appartiendraient à la dernière période
de sa vie. On sait, en effet, que la malheureuse issue du procès
de 1455 ne mit pas un terme à son activité et
qu'il continua à imprimer.
Certains
bibliographes croient donc pouvoir augmenter la liste de ses
productions d'un Tractatus de celebratione missarum, du Calendrier
de 1460, du Speculum sacerdotum d'Hermann de Saldis et d'un
Traité des conciles, en allemand.
Le Catholicon
de Jean de Gènes, publié à Mayence, en
1460, est souvent attribué à Gutenberg, mais A.
Bernard y voit plutôt, et pour des raisons très
plausibles, la première uvre de Henri Bechtermuntze
qui devait s'installer à Eltvil, quelques années
après. C'est la façon la plus acceptable d'expliquer
pourquoi on retrouve dans le Vocabularium ex quo, imprimé
par ce dernier, son frère Nicolas et leur associé
Wiegand Spyess, à Eltvil, en 1467, les caractères
du Catholicon. On doit, en conséquence, ajouter à
la liste des impressions de Bechtermuntze la Summa de articulis
fidei de S. Thomas et le Tractatus rationis et conscientiae
de Mathieu de Cracovie qui ont été aussi imprimés
avec les caractères du Catholicon et qu'on avait de même
attribué à Gutenberg.
Un raisonnement
du même genre a encore amené A. Bernard à
retirer de la liste des livres ordinairement reconnus à
Gutenberg la Bible de 36 lignes, appelée quelquefois
Bible de Schelhorn, du nom du savant qui le premier l'a décrite.
Les caractères avec lesquels elle a été
imprimée sont, en effet, semblables à ceux qu'on
trouve dans un recueil de fables en allemand, appelé
Joyau de Boner ou Liber similitudinis, et dans le Livre des
quatre histoires (Joseph, Daniel, Esther et Judith) également
en allemand, qui ont été publiés par A.
Pfister, à Bamberg, le premier en 1461, et le second
en 1462. Cette attribution est corroborée par ce fait
que « la plupart des exemplaires de cette Bible se sont
conservés en Bavière et qu'un grand nombre de
fragments, qui supposent une surabondance d'exemplaires, se
sont retrouvés dans les couvents de ce pays ».
Elle serait même confirmée, d'après quelques-uns,
par un passage de l'Encyclopédie des sciences et des
arts de Paul de Prague, mais les termes de ce texte sont peu
clairs et contiennent une erreur manifeste qui en diminue l'autorité.
On a deux raisons de croire que cette Bible a été
imprimée vers 1460; la première c'est que l'un
des exemplaires possédés par la Bibliothèque
nationale de Paris se termine par une souscription manuscrite
qui porte la date de 1461; la seconde, c'est qu'un feuillet
en a été trouvé dans la couverture d'un
registre de dépenses de l'abbaye de Saint-Michel de Bamberg,
commencé le 21 mars 1460. II ne semble pas, malgré
des analogies réelles, qu'on doive attribuer à
Pfister le Donat, dit de 1451, les Lettres d'indulgences de
1454-55, dans lesquelles on voit deux ligues de grosse gothique
semblable à celle du Donat, l'Almanach de 1455 ou Appel
contre les Turcs et le Calendrier de 1457. Ces ouvrages sont
sortis d'un atelier de Mayence, sur lequel on n'a aucun renseignement.
Source :
agora.qc.ca/.../ra.qc.ca/mot.nsf/Dossiers/Gutenberg
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